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Phèdre
Classicisme Prose Bac Section 13 / 17

La filiation et l'hérédité maudite

Thèmes & motifs · Jean Racine
Claire Beaumont
3 min de lecture · 12 June 2026

Dans Phèdre (1677), Jean Racine fait de la lignée un véritable destin. Avant même que Phèdre prononce un seul mot, ses ancêtres parlent à sa place : sa passion coupable pour Hippolyte, son beau-fils, n'est pas une faiblesse individuelle mais l'aboutissement d'une malédiction transmise de génération en génération. La filiation fonctionne ici comme une fatalité inscrite dans le sang.

Un sang marqué par la démesure divine

Phèdre est la fille de Minos et de Pasiphaé, petite-fille du Soleil. Cette généalogie, qu'elle rappelle elle-même avec une amertume douloureuse dès le premier acte, est à double tranchant : elle confère une noblesse éclatante, mais aussi une honte héréditaire. Pasiphaé, sa mère, avait succombé à une passion monstrueuse pour un taureau — passion que les dieux lui avaient infligée en punition. Le parallèle est explicite dans le texte : Phèdre se reconnaît dans cette démesure maternelle et la nomme. En avouant à sa nourrice Œnone que Vénus s'acharne sur toute sa race, elle formule clairement la thèse de la pièce — la passion n'est pas un choix, c'est un héritage. La célèbre réplique de l'acte I, scène 3, où elle évoque Vénus toute entière à sa proie attachée, dit précisément cela : la déesse ne s'en prend pas à elle seule, elle s'en prend à ce qu'elle est, à ce qu'elle a reçu.

Hippolyte, l'envers du mal transmis

En face de Phèdre, Hippolyte — fils de Thésée et d'une reine des Amazones — semble incarner une pureté opposée. Mais Racine ne l'épargne pas pour autant. Hippolyte porte lui aussi l'héritage de son père : Thésée est un héros à la réputation amoureuse sulfureuse, enchaîné à ses propres passions. Hippolyte, qui se croyait à l'abri du désir, tombe amoureux d'Aricie. Cette chute est soulignée dans la pièce comme une ironie tragique — le fils du séducteur légendaire ne peut pas échapper à la transmission de la sensibilité amoureuse. La filiation agit en lui à son insu.

Thésée, père aveugle et instrument de la fatalité

Thésée occupe dans ce dispositif une place particulièrement cruelle. En prononçant, à l'acte IV, la malédiction contre son fils après le mensonge d'Œnone, il devient l'exécuteur involontaire d'une fatalité qui le dépasse. Il invoque Neptune pour tuer Hippolyte — et Neptune obéit. L'ironie tragique est totale : c'est le père qui tue le fils, convaincu de punir un crime qui n'a pas eu lieu. La transmission du sang devient ainsi transmission de la mort. Thésée, instrument des dieux et prisonnier de sa propre colère, accomplit malgré lui ce que la fatalité avait écrit.

Une vision janséniste du péché originel

Cette structure de l'hérédité maudite n'est pas seulement mythologique — elle résonne avec la pensée janséniste qui imprégnait Racine. Tout comme, dans la théologie janséniste, l'homme porte en lui le péché originel et ne peut s'en délivrer par ses seules forces, Phèdre porte en elle une souillure antérieure à ses actes. Elle se sait coupable avant d'avoir agi ; elle se condamne en même temps qu'elle s'explique. Cette dimension confère au thème de la filiation une profondeur morale que la seule mécanique mythologique ne suffirait pas à atteindre. L'hérédité maudite devient chez Racine la métaphore d'une condition humaine déchirée entre lucidité et impuissance.

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