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Phèdre
Classicisme Prose Bac Section 11 / 17

La culpabilité et la honte

Thèmes & motifs · Jean Racine
Claire Beaumont
4 min de lecture · 4 June 2026

Dans Phèdre (1677), Jean Racine construit une héroïne singulière : une femme qui sait la nature coupable de sa passion pour Hippolyte — son beau-fils — et qui en est néanmoins prisonnière. La culpabilité et la honte ne surgissent pas à la fin de la pièce comme conséquence d'un acte ; elles la précèdent et l'habitent entièrement. Ce sont elles qui font de Phèdre une tragédie de la conscience autant que du destin.

Une honte constitutive, antérieure à tout aveu

Dès la première scène où Phèdre paraît (acte I, scène 3), la honte est déjà là, inscrite dans son corps épuisé et dans son refus de se montrer. Elle dit à sa confidente Œnone vouloir fuir la lumière du jour — lumière du Soleil, son aïeul, dont l'éclat lui devient insupportable parce qu'il la voit. Cette aversion pour la lumière n'est pas une métaphore décorative : elle signifie que Phèdre se juge indigne d'être vue, condamnée à elle-même avant d'être condamnée par les autres. La honte précède l'aveu ; elle est la forme que prend la conscience d'un crime intérieur que nul n'a encore commis.

L'aveu comme supplice et soulagement impossible

L'aveu à Hippolyte (acte II, scène 5) constitue le pivot de la pièce. Phèdre, croyant Thésée mort, laisse échapper sa passion — et aussitôt la honte s'abat avec une violence redoublée. Le célèbre vers C'est toi qui l'as nommé (II, 5), par lequel Phèdre rejette sur Hippolyte la responsabilité de l'aveu arraché, révèle la mécanique de la culpabilité racinienne : la conscience coupable cherche à se décharger, mais ce mouvement même l'enfonce davantage. L'aveu, loin de libérer, transforme Phèdre en accusatrice de sa propre honte.

La culpabilité comme regard des dieux — et de soi-même

La dimension religieuse est inséparable du thème. Phèdre est fille de Minos et de Pasiphaé, petite-fille du Soleil et nièce d'Ariane ; son père juge les morts aux Enfers. Cette généalogie transforme sa culpabilité en fatalité héréditaire : elle est issue d'une lignée marquée par des amours monstrueuses, et sa passion pour Hippolyte apparaît comme la répétition d'une malédiction familiale. Le vers Phèdre, atteinte d'un mal qu'elle n'a point prévu — que Racine lui-même formule dans sa préface — souligne que la passion lui a été infligée par Vénus. Pourtant, cette origine divine n'efface pas la culpabilité : Phèdre ne s'exonère jamais, même quand elle accuse les dieux.

Le mensonge d'Œnone et la honte ultime

Le retour de Thésée vivant et le mensonge d'Œnone — qui accuse faussement Hippolyte d'avoir voulu séduire Phèdre — poussent le thème à son paroxysme. Phèdre laisse d'abord faire, paralysée par la jalousie qu'éveille en elle l'amour d'Hippolyte pour Aricie. Mais cette passivité coupable lui est insupportable : elle tente d'intervenir auprès de Thésée (acte IV, scène 4), puis se ravise, dans un mouvement qui figure l'oscillation de la conscience entre l'aveu rédempteur et la lâcheté. La mort d'Hippolyte scelle son déshonneur intérieur, et c'est elle — non les dieux — qui prononce finalement la vérité devant Thésée (acte V, scène 7). Ce dernier aveu public est la forme que prend chez Racine la seule issue possible pour une âme que la honte a rongée jusqu'à l'os : se voir, se nommer, et mourir.

La culpabilité dans Phèdre n'est donc pas un sentiment parmi d'autres : elle est le regard que l'héroïne porte sur elle-même, regard impitoyable qui anticipe, accompagne et survit à chacun de ses actes. Racine en fait le véritable espace de la tragédie — non la scène, mais la conscience.

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