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Phèdre
Classicisme Prose Bac Section 12 / 17

Le regard et la lumière

Thèmes & motifs · Jean Racine
Claire Beaumont
4 min de lecture · 7 June 2026

Dans Phèdre (1677), Jean Racine construit son drame autour d'une héroïne condamnée à la visibilité. Petite-fille du Soleil, fille de Minos et de Pasiphaé, Phèdre porte en elle une lumière généalogique qui ne la protège pas — elle l'expose. Le regard et la lumière deviennent ainsi les instruments d'une double torture : celle du désir honteux qui cherche l'obscurité, et celle de la transparence divine qui interdit toute fuite.

La lumière comme héritage maudit

Dès les premiers actes, Phèdre formule son rapport à la lumière en termes de rupture douloureuse. Elle a ordonné qu'on la voile, qu'on l'éloigne du jour, et sa première apparition sur scène est celle d'une femme qui fuit la clarté autant qu'elle en est issue. L'un des vers les plus célèbres de la pièce dit sa souffrance avec une précision cruelle : Soleil, je te viens voir pour la dernière fois (acte I, scène 3). Cette invocation n'est pas un adieu serein — c'est l'aveu d'une incompatibilité fondamentale entre la faute intérieure et l'astre tutélaire. Regarder le soleil, c'est se soumettre au regard de son ancêtre divin ; s'y exposer, c'est accepter d'être jugée.

La lumière solaire fonctionne donc comme métaphore de la conscience morale. Phèdre ne craint pas tant d'être vue des hommes que d'être vue d'en haut — par ce Soleil dont elle descend et qui, selon la mythologie, voit tout. Son héritage est une malédiction de la transparence : on ne peut rien dissimuler à celui qui éclaire le monde.

Le regard d'Hippolyte : voir et être brûlée

Le regard humain, lui, prend la forme du désir. Phèdre raconte à sa confidente Œnone la naissance de sa passion pour Hippolyte, fils de Thésée son époux, en décrivant le moment où elle l'a vu : ses yeux, son port, sa ressemblance avec Thésée jeune. Voir Hippolyte, c'est déjà succomber. La vision déclenche la faute avant même la parole ou le geste — le regard est l'acte premier du péché racinien.

Inversement, Phèdre supporte difficilement d'être regardée. Lorsqu'elle avoue sa passion à Hippolyte (acte II, scène 5), la scène est traversée par une conscience aiguë de l'exposition : dire, c'est se donner à voir dans sa honte. L'aveu devient une mise à nu totale, plus violente encore que le désir lui-même.

L'obscurité comme refuge impossible

Face à cette lumière implacable, les personnages tentent de se réfugier dans le secret et l'ombre — mais Racine leur refuse cet abri. Œnone, en cherchant à couvrir la faute de sa maîtresse par le mensonge, ne fait qu'aggraver l'exposition finale. Le mensonge est une forme d'obscurité artificielle qui ne tient pas : la vérité éclate, littéralement, dans le monologue où Phèdre, apprenant l'amour d'Hippolyte pour Aricie, mesure l'étendue du mal accompli.

La mort de Phèdre elle-même est une réponse à cette impossibilité de vivre dans la lumière. En mourant, elle rend au jour sa pureté — ou plutôt, elle cesse de le souiller par sa présence. Le poison qu'elle s'administre éteint progressivement sa vue (Déjà je ne vois plus qu'à travers un nuage, acte V, scène 7), comme si l'obscurité qu'elle n'avait pas pu choisir lui était enfin accordée au seuil de la mort. La lumière et le regard, dans Phèdre, ne sont pas des ornements du décor mythologique : ils sont la structure même du jugement moral qui condamne l'héroïne dès le lever du rideau.

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