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Phèdre
Classicisme Prose Bac Section 14 / 17

Le mensonge et la calomnie

Thèmes & motifs · Jean Racine
Claire Beaumont
4 min de lecture · 14 June 2026

Dans Phèdre (1677), Jean Racine construit sa tragédie autour d'un paradoxe moral douloureux : la vérité est connue de celle qui aurait le pouvoir de la dire, et c'est son silence complice qui tue. Le mensonge n'est pas ici un artifice commode mais le moteur même de la catastrophe, l'instrument par lequel la honte humaine s'allie à la vengeance divine pour broyer les innocents.

L'aveu comme seuil : quand la vérité devient dangereuse

Toute la première partie de la pièce est tendue vers un aveu que Phèdre — épouse de Thésée, roi d'Athènes, consumée d'une passion coupable pour son beau-fils Hippolyte — s'efforce de contenir. Lorsqu'elle cède enfin à sa nourrice Œnone et lui confesse son amour interdit (acte I, scène 3), la vérité prend pour la première fois une forme audible. Mais cet aveu privé n'est pas encore un mensonge : il est, au contraire, le seul moment de la pièce où Phèdre se montre telle qu'elle est. C'est précisément parce qu'elle a dit vrai à Œnone que la nourrice disposera ensuite de l'arme nécessaire pour mentir.

La calomnie d'Œnone : le basculement tragique

Le retour inattendu de Thésée, que l'on croyait mort, précipite la crise. Phèdre vient d'avouer sa passion à Hippolyte (acte II, scène 5) et a essuyé son refus ; désormais, sa honte est double — devant son mari et devant son beau-fils. C'est Œnone qui, pour protéger sa maîtresse, franchit le seuil moral décisif : elle accuse Hippolyte d'avoir tenté de séduire Phèdre (acte III, scène 3). Le mensonge est ici d'une efficacité redoutable parce qu'il inverse la réalité point par point — la victime devient bourreau, le coupable devient juge.

Racine souligne la rapidité avec laquelle Thésée, aveuglé par la colère paternelle et la confiance en son épouse, accepte cette version. Sans chercher à entendre Hippolyte, il invoque Neptune et formule la malédiction qui conduira son fils à la mort. La précipitation du roi, son refus d'écouter les dénégations d'Hippolyte (acte IV, scène 2), révèle combien le mensonge prospère sur le terrain des passions — ici, la jalousie blessée d'un père-mari.

Le silence de Phèdre : une complicité coupable

Ce qui donne au motif toute sa profondeur tragique, c'est que Phèdre sait. Elle assiste à l'accusation, elle entend la malédiction, elle voit son beau-fils conduit à sa perte — et elle se tait. Racine inscrit dans ce silence une culpabilité plus lourde encore que la passion initiale : la passion était un don empoisonné des dieux, une fatalité héritée (Phèdre est petite-fille du Soleil et descendante de Minos) ; le silence, lui, est un choix. La jalousie que provoque en elle l'évocation d'Aricie, la jeune femme qu'Hippolyte aime véritablement, retarde encore l'aveu (acte IV, scène 6).

Lorsque Phèdre apprend la mort d'Hippolyte, le mensonge ne peut plus rien protéger. Avant de mourir empoisonnée, elle rétablit la vérité devant Thésée — Le ciel mit dans mon sein une flamme funeste (acte V, scène 7) — et innocente publiquement Hippolyte. Cet aveu final est le symétrique exact de la calomnie d'Œnone : il dit la vérité, mais trop tard. La tragédie racinienne impose cette loi cruelle : la vérité prononcée au bon moment eût tout sauvé ; dite après la mort, elle ne restaure rien.

Le mensonge comme révélateur moral et tragique

Le mensonge fonctionne ainsi dans Phèdre comme un miroir grossissant des failles humaines : la lâcheté d'Œnone, la jalousie de Phèdre, l'aveuglement de Thésée. Il s'articule étroitement aux thèmes de la culpabilité, de la honte et du regard des dieux — omniprésent dans une pièce où le Soleil, ancêtre de Phèdre, est aussi le témoin de ses crimes. La calomnie n'est pas simplement une faute morale : elle est la forme que prend, dans l'ordre humain, la malédiction divine qui s'acharne sur la lignée de Phèdre.

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