Dans Dom Juan de Molière (1665), la Statue du Commandeur occupe une place paradoxale : elle n'apparaît que dans les derniers actes, prononce peu de paroles, et pourtant elle domine rétrospectivement toute la pièce. Elle est la matérialisation scénique du destin que Dom Juan s'est lui-même forgé en assassinant le Commandeur, père de Done Elvire, dès avant le début de l'action. Sa présence transforme la comédie en quelque chose de plus sombre, où le surnaturel vient rattraper l'impunité humaine.
La Statue surgit pour la première fois à l'acte III lorsque Dom Juan, visitant le tombeau du Commandeur, invite ironiquement la sculpture à souper — geste de défi provocateur qui tient autant de la fanfaronnade que du sacrilège. La Statue hoche la tête en signe d'acquiescement. Ce signe silencieux est déjà une réponse de l'au-delà : le mort accepte le rendez-vous. À l'acte IV, elle se présente effectivement au souper de Dom Juan et lui rend l'invitation à son tour, lui demandant de venir à son tombeau. C'est à l'acte V que le dénouement s'accomplit : la Statue saisit la main de Dom Juan et l'entraîne dans les flammes de l'enfer. Chaque apparition franchit un degré supplémentaire dans l'emprise du surnaturel sur le vivant.
La Statue n'est pas un personnage psychologique — elle n'a ni doutes ni contradictions. C'est précisément ce qui la rend redoutable face à Dom Juan, être de mouvement perpétuel et de refus de toute fixité. Elle représente l'ordre moral, social et religieux que le libertin transgresse méthodiquement : elle est père offensé, honneur masculin vengé, et justice divine réunie en un seul corps de pierre. Molière choisit significativement de donner à cet instrument du châtiment la forme d'une statue — une matière inerte que Dom Juan a cru pouvoir railler impunément. La pierre ne se corrompt pas, ne se séduit pas, ne cède pas aux beaux discours : elle est tout ce que Dom Juan ne peut pas vaincre.
Dans la scène finale (acte V, scène 6), la Statue interpelle Dom Juan en lui demandant si sa parole tient encore — allusion directe à l'invitation acceptée. Dom Juan répond qu'il vient et tend la main. Ce bref échange révèle quelque chose d'essentiel : jusqu'à la dernière seconde, Dom Juan maintient son attitude de défi. Il ne fuit pas, il ne supplie pas. La Statue, elle, n'argumente pas davantage ; elle agit. Ce silence de l'action contre la rhétorique du libertin constitue l'un des contrepoints les plus forts de la pièce : Dom Juan triomphe par la parole sur tous les vivants, et c'est un mort qui le réduit au silence.
Molière ne fait pas de la Statue un personnage univoque de la Providence. Son irruption dans le monde des vivants est spectaculaire au point de friser le grotesque — et les contemporains de Molière n'ont pas manqué d'y voir aussi une machinerie de théâtre destinée à plaire au public. Cette ambivalence est précieuse : elle laisse ouverte la question de savoir si le châtiment de Dom Juan est la victoire du bien ou simplement l'écrasement d'un homme libre par les forces qu'il a lui-même convoquées. La Statue n'est pas tant un juge qu'un miroir — celui de la démesure de Dom Juan retournée contre lui.