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Dom Juan
Classicisme Prose Bac Section 5 / 18

Sganarelle - Analyse du personnage

Personnages · Molière
Claire Beaumont
3 min de lecture · 16 May 2026

Dans Dom Juan ou le Festin de pierre (1665), Molière place aux côtés de son libertin un valet au nom hérité de la commedia dell'arte : Sganarelle. Dès le premier acte, ce personnage en livrée s'impose non comme un simple faire-valoir comique, mais comme le double contradictoire de son maître — à la fois critique lucide et complice involontaire.

Un valet en représentation

La pièce s'ouvre sur Sganarelle seul en scène, occupé à faire l'éloge du tabac avant de dresser le portrait accablant de Dom Juan (acte I, scène 1). Ce dispositif d'ouverture est significatif : Molière confie à un valet la fonction d'exposition, ce qui confère d'emblée à Sganarelle un statut inhabituel. Il n'est pas seulement là pour amuser ; il est le premier regard porté sur le libertin. Son jugement est sans appel — il qualifie son maître de grand seigneur méchant homme — formulation célèbre qui condense le paradoxe aristocratique : la naissance et la corruption morale réunies en une seule figure. Dès l'ouverture, Sganarelle établit le cadre moral que Dom Juan passera toute la pièce à dynamiter.

La conscience qui n'ose pas

Le trait le plus saillant de Sganarelle n'est pas sa bêtise — il est souvent perspicace — mais sa lâcheté. Il désapprouve, argumente parfois, puis recule dès que Dom Juan le rabroue ou le regarde avec autorité. À l'acte III, scène 1, il tente maladroitement de défendre la foi et la médecine face à l'athéisme de son maître, construisant un syllogisme grotesque qui finit dans le ridicule. La scène est doublement révélatrice : Sganarelle a raison sur le fond (l'ordre du monde mérite respect), mais sa démonstration est si peu rigoureuse qu'elle tourne à sa confusion. Molière suggère ainsi que la vérité morale, portée par un porte-parole incompétent, ne peut pas l'emporter sur le cynisme éloquent du libertin.

Complice malgré lui

Tout au long de la pièce, Sganarelle participe aux manœuvres de son maître : il l'aide à se déguiser, traduit ses mensonges, couvre ses fuites. Cette complicité n'est jamais choisie librement ; elle est le produit de la hiérarchie sociale et de la peur. La relation maître-valet dans Dom Juan n'est pas une amitié ni même une simple domesticité : c'est une forme de servitude qui corrompt celui qui la subit. Sganarelle ne peut pas partir — il n'a nulle part où aller — et cette impuissance dit quelque chose de plus général sur les rapports de pouvoir au XVIIe siècle.

Le dénouement ou l'échec du témoin moral

Quand Dom Juan est finalement englouti par le feu céleste à l'acte V, Sganarelle ne s'écrie pas sa joie d'être libéré ni ne prononce une parole édifiante : il réclame ses gages. Cette dernière réplique, volontairement dérisoire, est l'une des plus amères de Molière. Elle signifie que le seul personnage qui ait, pendant cinq actes, représenté une forme de conscience morale, finit par n'y voir qu'une occasion manquée de rémunération. La justice divine a frappé, mais Sganarelle n'en tire aucune leçon transcendante — il perd simplement son salaire. Molière se refuse à faire du valet un héros vertueux : Sganarelle reste ce qu'il a toujours été, un homme ordinaire pris dans des forces qui le dépassent, et c'est précisément ce qui rend son échec si éloquent.

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