Dans Dom Juan (1665), Molière construit un personnage dont le libertinage ne se limite pas à la séduction amoureuse : il constitue une véritable posture intellectuelle et métaphysique. La relation entre religion et libertinage forme le cœur tendu de la pièce, car c'est précisément en bravant le sacré que Dom Juan affirme son identité — et signe sa perte.
Dès les premières scènes, Sganarelle — le valet de Dom Juan, à la fois complice et juge maladroit de son maître — dresse le portrait d'un homme qui « ne croit ni Ciel, ni Enfer, ni loup-garou » (acte I, scène 1). Cette énumération volontairement hétéroclite, qui mêle le divin et le fantastique, dit quelque chose d'essentiel : pour Dom Juan, la croyance est une superstition comme une autre, indigne d'un esprit libre. Le libertinage n'est pas ici simple débauche des mœurs ; il est d'abord libertinage de pensée, refus de toute autorité transcendante.
Cette posture se précise à l'acte III, scène 1, dans la célèbre déclaration à Sganarelle : interrogé sur ses convictions, Dom Juan répond qu'il croit que deux et deux sont quatre, et que quatre et quatre sont huit
. Cette réduction de la vérité au seul calcul mathématique est un manifeste matérialiste : la raison pure y supplante la foi, le nombre remplace Dieu. La formule fait scandale precicément parce qu'elle est limpide — aucune ambiguïté, aucun masque.
Si Dom Juan attaque la religion de front, il apprend aussi à s'en servir. À l'acte V, il annonce à son père Dom Louis — qui venait de lui reprocher son impiété — qu'il est désormais « un homme changé », converti et repentant. Cette fausse conversion est peut-être la scène la plus grinçante de la pièce : Dom Juan y décrit l'hypocrisie religieuse comme le « vice à la mode », un outil social plus efficace que tous les autres. En faisant de la dévotion affichée un instrument de pouvoir, il retourne la religion contre elle-même et en dénonce la corruption possible. Molière touche ici à quelque chose de dangereux pour son époque : la critique n'est plus seulement celle du libertin, elle vise aussi les faux dévots qui prospèrent dans la société.
Face à ce défi systématique, la pièce oppose la figure du Commandeur — le père de Done Elvire, tué par Dom Juan avant le début de l'action et dont la statue de pierre accepte l'invitation à dîner (acte III, scène 5). Ce personnage surnaturel ne se réduit pas à un simple ressort dramatique : il matérialise le fait que le sacré bravé finit par se manifester. La statue qui marche, qui saisit la main de Dom Juan et l'entraîne vers la damnation (acte V, scène 6), constitue la réponse concrète et implacable à une vie entière de défi. L'anéantissement final — la foudre, la disparition du corps — signale que l'ordre transgressé reprend ses droits.
La tension entre religion et libertinage structure donc Dom Juan comme une œuvre à double tranchant. D'un côté, Dom Juan incarne la séduction intellectuelle du libre-penseur : sa logique est cohérente, son courage face au surnaturel réel. De l'autre, la pièce ne lui offre aucune issue : le libertin intégral ne peut que disparaître dans la flamme qu'il a lui-même allumée. Molière ne tranche pas entre la fascination et la condamnation — il les maintient ensemble, et c'est là toute la force subversive d'une œuvre que la Cour fit rapidement retirer de l'affiche.