Dans Dom Juan de Molière (1665), Mathurine est une jeune paysanne que le libertin Dom Juan a séduite et à qui il a promis le mariage, tout comme il l'a fait avec Charlotte, une autre villageoise. Ces deux femmes apparaissent ensemble à l'acte II, scène 4, dans une confrontation qui constitue le seul moment où Mathurine est réellement visible sur scène. Son rôle est bref, mais sa fonction dramatique et symbolique est considérable.
Mathurine n'est caractérisée par aucun trait particulier qui la distinguerait vraiment de Charlotte : toutes deux sont jeunes, issues du monde rural, et toutes deux ont cru aux promesses de Dom Juan. Cette indifférenciation n'est pas un manque d'écriture — c'est un choix signifiant. Molière fait de Mathurine une figure interchangeable pour mieux dénoncer la mécanique du séducteur, qui répète à l'identique ses mensonges sans même prendre la peine de les adapter. Mathurine n'est pas un individu aux yeux de Dom Juan : elle est une conquête parmi d'autres, un numéro dans une série.
La scène centrale où Dom Juan répond alternativement à Charlotte et à Mathurine est un morceau de virtuosité comique qui repose sur une mécanique cruelle. À chacune, Dom Juan glisse en aparté qu'elle est la bonne, que l'autre est folle ou menteuse, retournant ainsi les deux femmes l'une contre l'autre sans jamais avoir à choisir ni à se contredire ouvertement. Sganarelle, le valet de Dom Juan, commente la scène avec un mélange de stupéfaction et d'admiration involontaire, ce qui souligne à la fois l'habileté du maître et l'horreur de la situation.
Ce que révèle cette scène, c'est que Mathurine n'est pas seulement naïve : elle est structurellement sans recours. Ni le droit, ni la société, ni personne ne peut la protéger d'un aristocrate qui dispose de l'impunité que lui confère son rang. Sa crédulité est aussi le produit d'une inégalité sociale que la pièce met en lumière sans jamais l'atténuer.
Molière ne fait pas de Mathurine une figure pathétique au sens tragique du terme. Le registre est comique, et pourtant le malaise persiste. C'est précisément parce que la souffrance de Mathurine est traitée sur le mode du rire qu'elle devient révélatrice : le public rit de sa méprise, mais ce rire est inconfortable. La comédie sert ici à mettre à nu une violence que le tragique aurait pu romantiser.
Mathurine n'évolue pas au fil de la pièce — elle disparaît après l'acte II sans que son sort soit résolu. Cette disparition sans clôture est elle-même un commentaire : les victimes du libertin ne méritent, dans l'ordre du monde qu'il incarne, ni réparation ni même un dénouement. En ce sens, Mathurine fonctionne comme un miroir tendu à Dom Juan — non pour le refléter positivement, mais pour mesurer l'étendue de son mépris pour autrui. Elle est la preuve vivante que le libertinage de Dom Juan n'est pas seulement une philosophie de la liberté, mais une pratique de la domination.