Dans Dom Juan (1665), Molière fait du couple maître-valet bien plus qu'un héritage de la comédie italienne. La relation entre Dom Juan, aristocrate libertin qui nie toute loi divine et humaine, et Sganarelle, son valet superstitieux et poltron, structure l'ensemble de la pièce comme un débat en acte sur la morale, la croyance et le pouvoir. La thèse que défend cette configuration dramaturgique est claire : en plaçant la vérité morale du côté du valet et non du maître, Molière subvertit discrètement la hiérarchie sociale tout en interrogeant les fondements de l'autorité.
Dès l'ouverture de la pièce, Sganarelle expose seul les vices de son maître au spectateur — il dresse un portrait à charge de Dom Juan avant même que celui-ci entre en scène (acte I, scène 1). Ce choix d'exposition est significatif : c'est le valet, figure basse selon la hiérarchie sociale, qui dispose du premier mot et du regard le plus lucide sur le libertin. La parole de Sganarelle cadre la lecture de tout ce qui suit. Molière installe d'emblée une ironie structurelle : celui qui « devrait » se taire en sait plus long que ceux qui parlent.
La scène du « pauvre » (acte III, scène 2) cristallise la tension entre les deux personnages. Dom Juan tente de corrompre un ermite en lui offrant un louis d'or « pour l'amour de l'humanité » — formule célèbre et provocatrice qui remplace Dieu par l'homme. Sganarelle, lui, reste muet de saisissement. Puis, à la scène suivante (acte III, scène 1), il avait tenté de démontrer l'existence de Dieu à son maître par un raisonnement grotesque, s'emmêlant et tombant. Cette chute physique est emblématique : Sganarelle a raison sur le fond (il défend la morale et la religion), mais il n'a pas les outils intellectuels pour convaincre Dom Juan. La forme contredit le fond, et c'est là tout le génie de Molière : la cause juste est défendue maladroitement, la cause perverse avec élégance.
Sganarelle ne cache pas sa lâcheté. À plusieurs reprises, il suit Dom Juan non par loyauté mais par intérêt — il attend ses gages. Lorsqu'il énumère à la fin de la pièce tout ce que la mort de son maître lui fait perdre, notamment ses « gages » (acte V, scène 6), le comique masque à peine l'amertume : le valet est aussi victime du libertin que toutes ses autres proies. Sganarelle pleure sur son argent perdu tandis que Dom Juan est englouti par la statue du Commandeur — la punition divine frappe le maître, mais le valet, lui, n'est pas récompensé. L'ordre moral est rétabli, l'ordre social, non.
Le duo maître-valet permet à Molière de faire passer une critique sociale que la censure n'aurait pas tolérée frontalement. Dom Juan représente une noblesse qui se croit au-dessus des lois ; Sganarelle incarne le peuple contraint de subir, d'approuver en apparence et de se taire. Que la pièce ait été retirée de l'affiche après quinze représentations dit long sur l'inconfort qu'elle provoquait. Le valet n'est pas le faire-valoir du maître : il en est le juge impuissant, et c'est cette impuissance — comique en surface, tragique en profondeur — qui fait de ce duo l'une des créations les plus acérées du théâtre classique français.