Le Malade imaginaire se compose de trois actes en prose, encadrés par un prologue et ponctués de trois intermèdes chantés et dansés. Cette structure hybride — la comédie-ballet — obéit à une logique de progression : les intermèdes ne sont pas de simples divertissements mais prolongent et commentent l'action principale. Le premier intermède met en scène Polichinelle amoureux, parodiant la tyrannie sentimentale ; le second présente des Égyptiens dansants qui célèbrent la jeunesse ; le troisième — la cérémonie burlesque d'intronisation d'Argan en médecin — constitue le dénouement véritable de la pièce. La comédie-ballet permet ainsi à Molière de résoudre le conflit non par un retournement réaliste, mais par une apothéose théâtrale où l'illusion triomphe en se donnant ouvertement comme telle.
La composition interne des trois actes suit un schéma classique d'exposition, de nœud et de dénouement. L'acte I expose la manie d'Argan, son projet de marier sa fille Angélique au médecin Thomas Diafoirus, et l'opposition que suscite ce dessein. L'acte II noue les intrigues par la confrontation des prétendants et l'intervention de Béline, la seconde épouse intéressée. L'acte III dénoue le conflit grâce au stratagème de Toinette déguisée en médecin et à l'épreuve de la fausse mort d'Argan, qui révèle les vrais sentiments de chacun.
La langue du Malade imaginaire fonctionne à plusieurs niveaux. Le jargon médical, omniprésent, constitue un premier ressort satirique. Dès la scène d'ouverture (I, 1), Argan, seul en scène, vérifie ses comptes d'apothicaire en énumérant lavements et purgations avec une précision maniaque. L'expression un petit clystère insinuatif, préparatif et rémollient
(I, 1) accumule les adjectifs pseudo-savants pour produire un effet de saturation comique : le langage médical se révèle pure rhétorique creuse, enflure verbale masquant l'absence de savoir réel.
Thomas Diafoirus incarne cette imposture langagière poussée à l'extrême. Son compliment à Angélique (II, 5), où il confond la fiancée avec la belle-mère, expose mécaniquement un discours appris par cœur. Le personnage déclare avoir composé une thèse contre les circulateurs
— c'est-à-dire contre les partisans de la circulation du sang découverte par Harvey —, ce qui révèle une médecine figée dans le dogmatisme scolastique, hostile à toute avancée scientifique. Ce trait inscrit la satire de Molière dans les débats intellectuels de son époque.
Face à ce discours savant vide, Toinette la servante oppose la parole du bon sens. Lorsqu'elle se déguise en médecin (III, 10), elle parodie les consultations en proposant de couper un bras et de crever un œil pour rétablir l'équilibre des humeurs, répétant la formule le poumon
comme diagnostic universel. Cette scène fonctionne comme un miroir déformant : en poussant la logique médicale jusqu'à l'absurde, elle en démonte le mécanisme autoritaire.
Le titre même de la pièce pose une tension fondatrice : le malade est imaginaire, sa maladie n'existe que dans son esprit. Argan n'est pas un simulateur — il souffre réellement de sa croyance. Cette distinction est décisive : Molière ne se moque pas de la souffrance, mais de l'aveuglement volontaire qui transforme un homme sain en esclave de charlatans. Béralde, frère raisonnable d'Argan, formule cette idée en affirmant que les médecins ne guérissent pas les maladies mais que la nature se guérit elle-même (III, 3). La médecine apparaît alors comme un théâtre dans le théâtre — un spectacle de robes noires et de latin qui produit l'effet placebo de l'autorité.
La scène de la fausse mort (III, 12-14) constitue le tournant dramatique majeur. Toinette persuade Argan de contrefaire le mort pour éprouver les sentiments de son entourage. Béline, croyant son mari décédé, laisse éclater sa joie cupide, tandis qu'Angélique exprime un désespoir sincère. Argan accède enfin à la vérité par le détour de la fiction : c'est en jouant la comédie de la mort qu'il cesse d'être dupe. Le théâtre révèle ce que la vie masquait — paradoxe typiquement moliéresque où l'artifice mène au dévoilement.
La pièce répond aux exigences classiques par sa fonction morale — castigat ridendo mores — et par sa quête du naturel opposé à l'artifice. Cependant, Molière prend des libertés avec les règles strictes : l'unité de lieu est respectée (la chambre d'Argan), mais l'unité de ton est délibérément brisée par les intermèdes et par le mélange de farce corporelle, de comédie de mœurs et de réflexion philosophique. La cérémonie finale, entièrement en latin macaronique — Juro
répété par le candidat, auquel le chœur répond Vivat, vivat, vivat
(troisième intermède) — transforme la scène en carnaval ritualisé, héritier de la commedia dell'arte autant que de la comédie humaniste.
Le classicisme de Molière réside moins dans le respect des unités que dans la clarté de la visée : corriger les mœurs en divertissant. Argan, comme Harpagon ou Orgon, est un monomane dont la passion dérègle l'ordre familial et social. La guérison ne passe pas par la raison — Béralde échoue à convaincre par le raisonnement — mais par l'expérience sensible du jeu théâtral. La dernière réplique de la pièce proprement dite cède la place à la cérémonie : Argan, plutôt que de renoncer à son obsession, est fait médecin lui-même, dans un dénouement qui accepte la folie en la retournant. Cette ambiguïté finale — victoire du rire sur la raison — donne au Malade imaginaire une profondeur qui dépasse la simple satire de métier pour interroger le pouvoir de l'illusion consentie, au théâtre comme dans la vie.