Dans Le Malade imaginaire (1673), Béline est la seconde épouse d'Argan, le bourgeois hypocondriaque qui règne sur sa maisonnée. Elle n'est pas simplement un personnage secondaire : elle est le miroir inversé de la maladie imaginaire de son mari. Là où Argan feint d'être malade sans l'être, Béline feint de l'aimer sans l'aimer. L'un comme l'autre jouent une comédie — mais la sienne est plus froide, plus calculée, et plus dangereuse.
Béline fait sa première apparition en femme dévouée, prodiguant à Argan des soins empressés et des mots tendres. Elle l'appelle « mon pauvre petit fils » (acte I, scène 7), une formulation qui en dit long : cette tendresse maternalisante transforme le mari en enfant à surveiller, non en époux à respecter. Le diminutif affectueux est aussi une mise sous tutelle symbolique. Dès cette première scène, Molière installe le doute : un tel excès de douceur, dans une comédie, ne peut être innocent.
La motivation réelle de Béline se révèle progressivement à travers ses manœuvres autour du testament d'Argan. Elle pousse son mari à déshériter ses filles — en particulier Angélique, qui souhaite épouser Cléante contre la volonté paternelle — et à lui léguer sa fortune. Toinette, la servante lucide et frondeuse qui sert de conscience critique dans la pièce, perçoit immédiatement la vérité et n'hésite pas à la nommer. Béline représente un type social bien identifié au XVIIe siècle : la femme intéressée qui épouse un homme vieillissant et malade pour recueillir son héritage. Molière ne l'invente pas ; il la stylise jusqu'à l'épure.
Contrairement à d'autres personnages de Molière qui traversent une prise de conscience, Béline n'évolue pas. Elle ne se repent pas, ne doute pas d'elle-même. Cette fixité n'est pas un défaut de construction : c'est le signe de sa nature profondément mécanique, au sens bergsonien du terme. Elle est entièrement déterminée par l'intérêt, sans faille ni aspérité. Cette rigidité la rend à la fois menaçante — elle pourrait réussir — et comique, car elle rend son masque fragile.
Le dénouement lui inflige une défaite éclatante. Toinette et Béralde, le frère raisonnable d'Argan, organisent une mise en scène où Argan feint d'être mort pour éprouver les sentiments véritables de son entourage. Béline, se croyant veuve, laisse aussitôt tomber le masque : loin de manifester le moindre chagrin, elle exprime son soulagement avec une franchise presque indécente, évoquant la gêne que lui causait ce mari encombrant et se préoccupant avant tout de mettre la main sur l'argent (acte III, scène 12). La scène est glaçante autant que comique : Molière retourne l'artifice contre celle qui en vivait. Béline est prise à son propre jeu — celui de la comédie — par des personnages qui jouent mieux qu'elle.
Béline n'est pas qu'un faire-valoir : elle est la démonstration que la crédulité d'Argan a un prix. En se laissant aveugler par sa maladie imaginaire, en cherchant dans l'entourage médical et conjugal une protection illusoire, Argan s'est rendu vulnérable à ceux qui exploitent précisément cette faiblesse. Béline et les médecins charlatans partagent la même logique prédatrice. Molière signe ainsi une satire cohérente : l'hypocondrie n'est pas seulement ridicule, elle est dangereuse, parce qu'elle ouvre la porte aux imposteurs de toute sorte.