Dans Le Malade imaginaire (1673), dernière comédie de Molière, Angélique est la fille aînée d'Argan, hypocondriaque tyrannique dont les lubies médicales gouvernent toute la maison. Jeune femme amoureuse de Cléante, un soupirant qui lui a déclaré ses sentiments à la ville, elle se voit menacée d'un mariage imposé avec Thomas Diafoirus, fils d'un médecin que son père entend s'attacher pour se soigner à moindres frais. C'est dans cet étau entre désir personnel et contrainte paternelle que se construit toute la complexité du personnage.
Angélique est présentée d'emblée comme une figure de la jeunesse amoureuse — trait attendu de la comédie classique. Mais Molière lui prête une lucidité qui la distingue du simple emploi de l'amoureuse naïve. Dès l'acte I, lorsque son père lui annonce qu'il a décidé de la marier, elle croit d'abord qu'il s'agit de Cléante, tant son propre désir occupe ses pensées ; cette méprise révèle non pas la sottise, mais la force d'un sentiment qui lui fait lire le monde selon ses propres espoirs. La scène est comique, mais elle dit quelque chose d'essentiel : Angélique a une vie intérieure que son père ignore totalement.
Ce qui fait la valeur morale du personnage, c'est que sa résistance reste mesurée et articulée. Elle ne fuit pas, ne trompe pas son père avec cynisme : elle argumente. Face à Argan qui lui impose Thomas Diafoirus, elle invoque le droit naturel des filles à être consultées sur leur mariage. Cette position n'est pas une lubie sentimentale ; elle s'appuie sur une conception de la raison et du bonheur que partagent Béralde, le frère d'Argan, et Toinette, la servante complice. Angélique appartient ainsi au camp de la santé, du naturel et du bon sens, par opposition au monde artificiel et grotesque de la médecine que son père a érigé en religion domestique.
La scène de la pastorale chantée (acte II, scène 5), où Cléante se présente déguisé en maître de musique et où tous deux échangent leurs sentiments sous couvert d'un opéra improvisé, est décisive. Angélique comprend immédiatement le stratagème et y participe avec une aisance qui prouve son intelligence autant que son attachement. Elle n'est pas une victime passive : elle saisit l'occasion, y met de l'esprit, et la scène montre que l'amour qu'elle porte à Cléante n'est pas une inclination aveugle, mais un sentiment réfléchi, partagé dans la complicité.
Le moment le plus révélateur est celui où Argan, pour éprouver ses enfants, feint d'être mort. Angélique, persuadée du décès de son père, exprime une douleur sincère et lui promet, dans son deuil, d'obéir désormais à sa volonté — y compris en matière de mariage. Cette capitulation apparente bouleverse la lecture qu'on pourrait faire d'elle comme simple figure de la rébellion amoureuse : elle aime réellement son père, malgré tout. C'est précisément cette sincérité qui touche Argan et l'amène à consentir à son union avec Cléante. Angélique n'obtient pas gain de cause par ruse, mais par la vérité de ses sentiments — ce qui la distingue des personnages simplement manipulateurs de la pièce, et donne à sa victoire une résonnance morale que Molière réserve rarement à ses jeunes premiers.