Dans Le Malade imaginaire (1673), dernière comédie de Molière, la médecine n'est pas un simple décor comique : elle est la cible d'une satire construite, qui engage une réflexion sur le pouvoir des mots, la crédulité humaine et l'imposture sociale. Argan, bourgeois hypocondriaque qui se croit perpétuellement malade, s'est entièrement remis aux mains des médecins et entend même marier sa fille Angélique à un jeune médecin pour avoir son docteur à domicile. Ce projet absurde révèle d'emblée comment la peur de la mort déforme le jugement et rend l'individu susceptible de toutes les manipulations.
La satire du savoir médical repose en grande partie sur la dénonciation du latin comme instrument de prestige vide de sens. Dans la cérémonie burlesque qui clôt la pièce — intégrée à l'action sous forme d'intermède —, la réception d'Argan comme médecin honoris causa est conduite en un latin maccaronique et délibérément absurde. Les examinateurs posent des questions grotesques et acceptent systématiquement la réponse Clysterium donare, postea seignare, ensuita purgare
comme remède universel. Cette formule répétée à l'envi transforme la science médicale en rituel incantatoire : peu importe la maladie, la réponse est toujours la même. Molière suggère ainsi que le savoir médical de son temps n'est pas une connaissance adaptée au patient, mais un formulaire figé que l'on récite pour imposer son autorité.
Les personnages de Monsieur Diafoirus et de son fils Thomas incarnent la caricature du médecin scolastique. Thomas Diafoirus, présenté comme le prétendant idéal par son père, est vanté non pour ses qualités humaines mais pour son attachement aux « anciennes opinions » et son refus obstiné de toute nouveauté scientifique — en particulier la circulation sanguine, découverte par Harvey et alors encore débattue. Le père se félicite que son fils n'ait jamais voulu comprendre les raisons des choses ni prêter l'oreille aux expériences. Cette apologie de l'ignorance érigée en vertu médicale retourne la satire : le bon médecin selon Diafoirus est précisément celui qui ne cherche pas à savoir. Molière pointe ici le conservatisme des facultés de médecine parisiennes, réelles et contemporaines de la pièce, qui résistaient effectivement aux avancées de l'anatomie moderne.
Le personnage de Béralde, frère d'Argan, est la voix de la raison dans la pièce. Au troisième acte, lors de leur confrontation directe, il expose avec calme que la médecine est fondée sur des discours plutôt que sur des résultats, et que la nature seule guérit quand elle le peut. Il suggère qu'un malade qui prend les médecins au sérieux finit toujours par payer — en argent comme en santé. Cette scène est déterminante parce qu'elle donne une assise philosophique à ce qui aurait pu rester une simple farce : la satire médicale rejoint ici une critique plus large de toute forme de savoir dogmatique qui se substitue à l'observation du réel.
La satire du savoir médical est indissociable des autres thèmes de la pièce. Les médecins d'Argan sont les alliés de Béline, la seconde femme intéressée et manipulatrice, et de Monsieur Purgon, le médecin tyrannique qui menace Argan de toutes les maladies imaginables dès que celui-ci refuse une purge. Cette alliance entre le corps médical et les forces qui cherchent à contrôler Argan illustre comment la dépendance au discours d'autorité prive l'individu de son autonomie. La guérison véritable, suggère Molière, est moins affaire de remèdes que de lucidité : c'est en acceptant de jouer lui-même le médecin, lors de la cérémonie finale orchestrée par Béralde, qu'Argan prend une distance ironique — quoique fragile — avec sa propre crédulité.