Dans Le Malade imaginaire (1673), l'argent est bien plus qu'un ressort comique parmi d'autres. Il est le révélateur du caractère d'Argan — riche bourgeois hypocondriaque — et le moteur secret de toutes les décisions qu'il prend au nom de sa santé. En faisant de l'avarice une passion aussi dévorante que la peur de la maladie, Molière construit une satire à double détente : contre le malade qui tyrannise sa famille, et contre les médecins qui l'exploitent.
La pièce s'ouvre sur une scène emblématique : Argan, seul en scène, fait le décompte minutieux de ses ordonnances et de ce qu'il doit à son apothicaire. Loin d'être une simple exposition comique, cette scène révèle d'emblée que la maladie et l'argent sont, dans l'esprit d'Argan, inséparables. Il marchande ses remèdes, conteste les honoraires, additionne et soustrait avec une précision d'homme d'affaires. L'hypocondrie n'est donc pas une pure angoisse existentielle : elle a un coût, et Argan le surveille de près. La santé devient une dépense comptable, ce qui en dit long sur la nature toute matérielle de ses angoisses.
C'est la logique financière qui explique le projet de mariage qu'Argan impose à sa fille Angélique. En voulant la marier au jeune Thomas Diafoirus, fils d'un médecin, Argan ne cherche pas le bonheur de sa fille mais à s'assurer les services d'un médecin à demeure — et donc à réduire ses dépenses médicales. Ce calcul cynique est exposé clairement dans les échanges avec Béline, sa seconde épouse, et dans les scènes où il confronte Angélique à sa volonté. L'amour paternel s'efface derrière l'intérêt : la fille est une monnaie d'échange.
La figure de Béline, la seconde épouse d'Argan, incarne la face la plus sombre du motif financier. Toinette, la servante lucide et frondeuse, met en garde son maître contre les intentions de Béline, mais Argan refuse de voir. C'est la scène de la feinte mort, imaginée par le frère d'Argan Béralde et mise en œuvre par Toinette, qui démasque Béline : croyant son mari mort, elle laisse éclater sa satisfaction et pense aussitôt à s'emparer de l'héritage. Cette révélation frappe d'autant plus fort qu'elle survient après que Béline a multiplié les démonstrations d'affection. L'argent dévoile ici ce que le sentiment dissimulait.
Molière élargit la critique de l'avarice à la corporation médicale tout entière. Les Diafoirus père et fils sont présentés comme des médecins dont la science se réduit à du jargon pédant et dont l'alliance avec Argan est avant tout une transaction. La cérémonie burlesque du troisième acte, dans laquelle Argan est reçu « docteur » en latin de cuisine, pousse la satire jusqu'à l'absurde : la médecine y apparaît comme une confrérie fermée dont le premier intérêt est de se perpétuer et de se faire payer. Mihi a docto doctore / Domandatur causam et rationem quare / Opium facit dormire
— cette réplique du ballet final, où la réponse savante se résume à quia est in eo virtus dormitiva
, tourne en dérision une science qui ne cherche qu'à impressionner pour mieux facturer.
Ce qui unit ces différentes occurrences du motif financier, c'est leur fonction de révélateur. L'argent, dans Le Malade imaginaire, arrache les masques : il montre qu'Argan est moins malade que tyrannique, que Béline est moins aimante que calculatrice, que les médecins sont moins savants que cupides. En ce sens, Molière fait de l'avarice le véritable diagnostic de la pièce — non pas la maladie du corps, mais celle d'une société où les relations humaines se calculent en livres et en sols.