Dans Le Malade imaginaire (1673), Molière construit toute la mécanique dramatique autour d'une paradoxe : un homme qui passe sa vie à se préparer à mourir n'est jamais si vivant que lorsqu'il tyrannise les siens. L'hypocondrie d'Argan — bourgeois parisien convaincu d'être gravement malade — n'est pas une simple tare comique ; elle est le principe organisateur de l'œuvre, le prisme à travers lequel se lisent les rapports de pouvoir, la satire médicale et la réflexion sur l'illusion.
La pièce s'ouvre sur Argan seul en scène, occupé à totaliser ses ordonnances et à grommeler contre son apothicaire. Cette entrée in medias res est programmatique : avant même que le spectateur connaisse les autres personnages, il voit un homme dont toute l'existence se réduit à un inventaire de remèdes et de saignées. La mort n'est pas encore nommée, mais elle est partout présente comme horizon menaçant qui justifie chaque geste. Molière installe ainsi d'emblée l'hypocondrie comme un mode de vie à part entière, presque une vocation.
Ce qui rend le thème moralement significatif, c'est qu'Argan convertit son angoisse en pouvoir. Prétextant sa santé fragile, il entend marier sa fille Angélique à Thomas Diafoirus, jeune médecin fade et pédant, uniquement pour s'assurer un médecin à demeure. La maladie imaginaire devient ainsi un argument de négociation matrimoniale : la mort possible du père justifie le sacrifice de la vie de la fille. Le lien entre hypocondrie et tyrannie domestique est ici explicite — Argan ne craint pas tant la mort qu'il ne l'instrumentalise.
Cette dimension est renforcée par la scène où Béline, la seconde épouse d'Argan, feint une tendresse éplorée tout en préparant discrètement ses intérêts successoraux. La mort imaginaire du mari sert les calculs bien réels de la femme : deux fictions se superposent, et la peur d'Argan, loin de le protéger, le rend vulnérable.
La médecine du XVIIe siècle, telle que Molière la représente, se nourrit de la peur de la mort sans jamais la conjurer. Les Diafoirus père et fils déclament leur savoir en latin de cuisine, promettent des saignées et des lavements avec une assurance inversement proportionnelle à leur compétence. La réplique de Thomas Diafoirus vantant sa fidélité aux opinions des Anciens contre toute expérience nouvelle (acte II, scène 5) illustre une médecine figée dans le dogme, incapable de soigner mais très efficace pour entretenir l'inquiétude du patient. Argan est, en ce sens, la victime idéale : il fournit à la médecine la crédulité dont elle a besoin pour exister.
Le dénouement offre la mise en abyme la plus frappante du thème. Toinette, la servante malicieuse, convainc Argan de feindre sa propre mort pour éprouver les sentiments de son entourage. Cette mort jouée — ultime avatar de la maladie imaginaire — produit une vérité : Béline révèle son indifférence calculée, tandis qu'Angélique exprime un chagrin sincère. La fiction hypocondriaque, poussée à son terme logique, devient l'instrument d'une lucidité que la vie quotidienne interdisait. Molière retourne le thème sur lui-même : c'est en mourant pour de faux qu'Argan apprend enfin à voir.
La cérémonie finale, dans laquelle Argan est reçu docteur en médecine lors d'un ballet burlesque, scelle ironiquement cette logique : puisque la médecine est théâtre et que la maladie est comédie, autant en devenir soi-même l'acteur principal. La mort et l'hypocondrie cessent d'être des angoisses pour devenir, sous la plume de Molière, les révélateurs d'une société entière fondée sur le simulacre.