Dans Le Malade imaginaire (1673), dernière comédie de Molière, Cléante est le jeune soupirant d'Angélique, la fille aînée d'Argan — ce bourgeois hypocondriaque qui entend marier sa fille à un médecin pour s'assurer des soins permanents. Cléante appartient au type classique du jeune premier : il est beau, bien né, épris d'un amour sincère. Mais Molière l'élève au-dessus du simple emploi amoureux en en faisant l'instrument d'une critique lucide de l'autorité paternelle et de la médecine.
Cléante entre dans l'intrigue par la ruse : pour approcher Angélique malgré la méfiance d'Argan, il se déguise en maître de musique remplaçant. Ce subterfuge révèle d'emblée son caractère actif et inventif — il ne subit pas l'obstacle, il le contourne. La scène de la « leçon de musique » (acte II, scène 5) est à cet égard la plus remarquable de sa présence dans la pièce. Sous couvert d'une pastorale improvisée, Cléante et Angélique échangent déclarations et serments devant un Argan dupe, qui prend pour de la fiction ce qui est aveu sincère. Molière construit ici un théâtre dans le théâtre : le chant devient un langage codé que seuls les amoureux déchiffrent. La ruse n'est pas ici moralement douteuse — elle est la réponse obligée à une autorité qui refuse d'entendre la voix du cœur.
Ce qui distingue Cléante des personnages purement comiques qui l'entourent, c'est la constance de ses sentiments. Là où Argan ne pense qu'à ses entrailles, là où Thomas Diafoirus récite un éloge de sa future épouse comme une dissertation médicale, Cléante aime vraiment. Cette sincérité est mise en valeur par le contraste : face au discours mécanique et ridicule du prétendant officiel, la parole de Cléante sonne juste. Molière fait ainsi de l'amour authentique une valeur positive dans une pièce où tout le reste est simulation — la maladie d'Argan, la science des médecins, la dévotion de Béline.
Cléante ne connaît pas à proprement parler d'évolution psychologique au fil de la pièce : il reste fidèle à lui-même du début à la fin. Son rôle est davantage révélateur que transformateur. C'est par lui qu'Angélique affirme ses propres désirs contre la volonté paternelle ; c'est face à lui qu'Argan révèle toute la brutalité de son autorité. La relation entre Cléante et Toinette, la servante alliée des amoureux, illustre bien cette fonction : ensemble, ils forment un front de la raison et de la vie contre l'enfermement maniaque du maître de maison.
À la fin de la pièce, Cléante obtient la main d'Angélique — non par la force, mais parce qu'Argan, flatté à l'idée de devenir lui-même médecin lors de la cérémonie burlesque finale, consent au mariage. Cette résolution est caractéristique de la comédie classique moliéresque : l'ordre naturel — jeunes gens qui s'aiment, père qui finit par céder — est rétabli. Pourtant, la victoire de Cléante reste fragile : elle dépend moins de ses mérites que de la duperie collective orchestrée par Béralde et Toinette. Ce personnage sincère ne triomphe, au fond, qu'en s'insérant dans un monde où la ruse reste indispensable — ultime ironie d'une comédie qui ne se fait guère d'illusions sur la toute-puissance du sentiment.