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Tartuffe
Classicisme Prose Bac Section 3 / 18

Tartuffe - Analyse littéraire

Analyse littéraire · Molière
Claire Beaumont
5 min de lecture · 10 May 2026

Une architecture dramatique fondée sur le retardement

La structure du Tartuffe obéit à un principe de retardement remarquable : le personnage éponyme n'apparaît qu'au troisième acte. Les deux premiers actes construisent son portrait par les discours contradictoires des autres personnages — Madame Pernelle et Orgon d'un côté, Dorine, Cléante et Elmire de l'autre. Ce procédé crée une tension dramatique fondée sur l'attente et fait du spectateur un juge avant même de voir l'accusé. Quand Tartuffe entre enfin en scène, sa première réplique — Laurent, serrez ma haire avec ma discipline (III, 2) — confirme immédiatement le diagnostic d'hypocrisie, puisqu'il s'adresse ostensiblement à son valet alors qu'il sait être observé par Dorine. L'ostentation de la pénitence trahit la mise en scène permanente du faux dévot.

La pièce progresse selon un schéma de dévoilement progressif. L'acte III expose la concupiscence de Tartuffe envers Elmire ; l'acte IV, à travers la scène de la table, fournit la preuve irréfutable devant Orgon ; l'acte V précipite la catastrophe puis le dénouement par l'intervention royale. Cette progression épouse le mouvement de la comédie classique — exposition, nœud, péripéties, dénouement — tout en lui conférant une dimension quasi judiciaire : il s'agit littéralement de faire éclater la vérité devant un aveugle volontaire.

Parole et pouvoir : le langage comme instrument de domination

Le ressort fondamental de la pièce réside dans l'usage perverti du langage. Tartuffe détourne le vocabulaire religieux pour asservir Orgon et séduire Elmire. Lors de sa déclaration à Elmire (III, 3), il mêle lexique galant et lexique dévot, transformant le désir charnel en contemplation spirituelle. Ce glissement sémantique constitue le procédé central de l'imposture : les mots de la foi deviennent des armes de manipulation.

Face à cette éloquence pervertie, Dorine incarne la parole populaire et lucide. Sa célèbre réplique à Orgon, qui revient de voyage et ne s'enquiert que de Tartuffe alors que sa femme a été malade — Le pauvre homme ! (I, 4), répétée avec une ironie croissante — fonctionne comme un leitmotiv comique qui révèle l'aveuglement obsessionnel du maître de maison. La répétition mécanique d'Orgon, toujours ramené à Tartuffe quand on lui parle d'Elmire, illustre ce que Bergson nommera plus tard le mécanique plaqué sur du vivant : la dévotion fanatique a transformé l'homme en automate.

Cléante, beau-frère d'Orgon, représente quant à lui la parole raisonnable du classicisme. Son discours distinguant vraie et fausse dévotion (I, 5) pose les bases idéologiques de la pièce : Les hommes la plupart sont étrangement faits ! / Dans la juste nature on ne les voit jamais. Cette dénonciation de l'excès — caractéristique de l'idéal classique de mesure — cadre le propos moral sans didactisme pesant, puisqu'Orgon refuse précisément d'entendre cette voix de la raison.

La scène de la table : un tournant dramatique et théâtral

La scène où Orgon se cache sous la table tandis que Tartuffe tente de séduire Elmire (IV, 5) constitue le point culminant de la pièce. Sa signification est triple. Dramatiquement, elle provoque la péripétie décisive : Orgon voit enfin la vérité. Théâtralement, elle exploite le dispositif du théâtre dans le théâtre — Elmire joue un rôle devant Tartuffe tandis qu'Orgon est spectateur caché, redoublant la position du public. Moralement, elle impose à Orgon l'expérience directe de ce qu'il refusait de croire par le témoignage d'autrui : seule l'évidence sensible peut vaincre la crédulité. Le signal convenu — Elmire tousse pour alerter Orgon — acquiert une dimension comique grinçante quand le mari tarde à réagir, révélant une résistance à l'évidence qui confine à la pathologie.

Le dénouement royal et ses ambiguïtés

L'intervention de l'Exempt au dernier acte, qui arrête Tartuffe au nom du roi, a souvent été jugée artificielle — un deus ex machina classique. Elle répond pourtant à une logique interne : puisque Tartuffe a détourné tous les instruments du pouvoir légitime (donation des biens, cassette compromettante), seul le pouvoir souverain peut rétablir l'ordre. La louange royale — le prince est présenté comme clairvoyant là où Orgon était aveugle — s'inscrit dans le contexte de la bataille que Molière mena pendant cinq ans pour faire jouer sa pièce. Le dénouement affirme que le roi sait distinguer vraie et fausse dévotion, légitimant ainsi l'entreprise satirique de l'auteur.

Une œuvre classique par sa visée universelle

Le Tartuffe s'inscrit pleinement dans l'esthétique classique par son alexandrin régulier, sa structure en cinq actes respectant l'unité d'action et de lieu (la maison d'Orgon), et sa fonction morale : castigat ridendo mores — corriger les mœurs par le rire. Mais l'œuvre dépasse la satire circonstancielle de la Compagnie du Saint-Sacrement pour atteindre une portée anthropologique : elle interroge les mécanismes de l'emprise — comment un individu aliène sa volonté à un manipulateur qui flatte ses pulsions les plus profondes. Orgon n'est pas simplement naïf ; il tire un bénéfice psychologique de sa soumission, une certitude morale qui le dispense de penser. C'est cette complaisance dans l'aveuglement, autant que l'hypocrisie du faux dévot, que Molière dénonce — faisant du Tartuffe une comédie dont la noirceur annonce les analyses moralistes de La Rochefoucauld et La Bruyère.

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