Dans Tartuffe de Molière (1664-1669), Cléante occupe une place singulière : beau-frère d'Orgon, le maître de maison aveuglé par sa dévotion envers l'imposteur Tartuffe, il n'est ni un personnage comique ni une victime de l'intrigue. Il est, au sens le plus fort, le témoin lucide — celui qui voit juste dès le premier acte et qui ne changera pas d'avis.
Cléante apparaît dès l'acte I comme un homme du monde cultivé et mesuré. Molière ne lui prête aucun défaut apparent : il n'est ni vaniteux, ni ambitieux, ni naïf. Cette absence de failles est précisément sa fonction dramatique — il sert d'étalon moral à partir duquel les excès des autres personnages se mesurent. Face à Orgon qui voit en Tartuffe un saint, Cléante oppose une distinction capitale entre la vraie et la fausse dévotion. Dans la grande tirade de l'acte I, scène 5, il distingue les véritables dévots — dont il affirme respecter sincèrement la piété — des hypocrites qui affichent la religion comme un masque social. Cette nuance révèle un esprit qui refuse les positions tranchées : Cléante n'est pas athée, il est clairvoyant.
Sa relation avec Orgon structure une grande partie de la pièce. Face à un beau-frère qui répond à toutes les nouvelles inquiétantes par la formule célèbre Le pauvre homme !
(acte I, scène 4) — formule obsessionnelle qui signale une aliénation mentale totale —, Cléante s'épuise à argumenter. Cette confrontation illustre l'une des thèses centrales de Molière : la raison ne suffit pas à guérir la passion. Orgon n'est pas convaincu par les arguments de Cléante parce qu'il ne veut pas l'être ; sa dévotion à Tartuffe répond à un besoin psychologique profond que la logique ne peut atteindre. Cléante incarne ainsi la limite tragique de la persuasion rationnelle.
Là où Orgon bascule dans l'excès et Tartuffe dans le crime, Cléante représente l'idéal de la juste mesure, centrale dans l'esthétique classique. Il ne condamne pas la religion, mais son détournement ; il ne méprise pas Orgon, mais son égarement. Cette posture de modération n'est pas tiédeur : c'est une exigence morale. À l'acte V, lorsque la catastrophe est consommée et que Tartuffe est démasqué, Cléante est le seul personnage à demander qu'on évite la vengeance excessive contre l'imposteur — position qui choque mais qui révèle une cohérence absolue. Même face au mal, il refuse l'emportement.
Cléante ne fait pas avancer l'intrigue : il la commente. Cette position de spectateur intérieur est à la fois sa force et sa faiblesse dramatique. Il ne peut agir là où Orgon cède, où Elmire tend un piège et où le dénouement dépend d'une intervention royale extérieure. Son impuissance à convaincre n'est pas un échec personnel — c'est la démonstration que Molière cherchait : face à la crédulité fanatique, la raison seule est insuffisante. Cléante dit vrai dès le premier acte. Que personne ne l'écoute vraiment est la leçon la plus sombre de la pièce.