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Tartuffe
Classicisme Prose Bac Section 14 / 18

La crédulité et l'aveuglement d'Orgon

Thèmes & motifs · Molière
Claire Beaumont
3 min de lecture · 13 June 2026

Dans Tartuffe ou l'Imposteur (1669), Molière place au cœur de la comédie un paradoxe troublant : le personnage le plus dupe n'est pas un sot, mais un père de famille respectable, Orgon, chef de foyer bourgeois, qui a recueilli sous son toit Tartuffe, un faux dévot dont tout son entourage perçoit immédiatement l'imposture. La crédulité d'Orgon n'est donc pas une faiblesse ordinaire — elle est une passion qui le rend sourd, aveugle, et finalement tyrannique.

Une surdité volontaire face à l'évidence

Dès l'acte I, la scène du récit de Dorine installe cette mécanique de l'aveuglement. Alors que la servante lui rapporte que sa femme Elmire a été souffrante, Orgon ne retient qu'une chose : le bien-être de Tartuffe. Sa question obsessionnelle — Et Tartuffe ? (I, 4) — répétée mécaniquement après chaque détail inquiétant sur la santé d'Elmire, produit un effet comique immédiat, mais révèle surtout une substitution affective totale. Tartuffe a pris la place de tous les êtres chers dans le cœur d'Orgon. Cette répétition n'est pas un procédé accessoire : c'est la signature stylistique de l'aveuglement, transformé en tic de langage.

La crédulité comme déraison active

L'erreur serait de réduire Orgon à un naïf passif. Sa crédulité est au contraire agissante : elle lui permet de justifier tous ses excès d'autorité. C'est au nom de Tartuffe qu'il brise le projet de mariage de sa fille Mariane avec Valère, qu'il chasse son propre fils Damis après que celui-ci a dénoncé les avances du faux dévot à Elmire, et qu'il signe une donation de tous ses biens. Molière montre ainsi que la crédulité n'est jamais innocente : elle est le masque commode de la volonté de puissance. Orgon ne croit pas malgré les preuves, il croit contre les preuves, parce que Tartuffe lui offre un miroir flatteur de sa propre piété.

La scène décisive : voir sans croire

Le renversement dramatique le plus fort se produit à l'acte IV, lors de la scène où Elmire convainc son mari de se cacher sous la table pour assister en direct aux tentatives de séduction de Tartuffe. Orgon voit, entend — et pourtant résiste encore, comme si les yeux seuls ne suffisaient pas à défaire une conviction construite sur le fantasme. Ce n'est qu'après avoir entendu Tartuffe formuler clairement sa trahison que la foi aveugle s'effondre. Molière fait de ce moment une leçon sur les limites du témoignage : l'aveuglement d'Orgon était si profond qu'il exigeait non une preuve, mais une évidence fracassante.

Un aveuglement porteur de sens moral et social

La crédulité d'Orgon s'inscrit dans la grande critique classique de l'excès. Comme le souligne Cléante, le beau-frère raisonneur qui incarne la mesure et la lucidité, la vraie dévotion n'a rien à voir avec la dévotion ostensible que Tartuffe affiche. Orgon n'est pas victime d'un escroc ordinaire : il est victime de sa propre fascination pour les apparences de la vertu. En ce sens, la pièce dépasse la satire du bigot pour toucher à une anthropologie plus large — celle d'un homme qui, en abdiquant son jugement, abdique aussi sa responsabilité de père, d'époux et de citoyen. L'intervention finale du Roi, deus ex machina qui rétablit l'ordre, vient signifier que la raison souveraine doit corriger ce que la passion déraisonnable a défait.

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