clairelit.fr clairelit
Progression
0 / 18
Tartuffe
Classicisme Prose Bac Section 16 / 18

La raison contre la passion

Thèmes & motifs · Molière
Claire Beaumont
3 min de lecture · 25 June 2026

Dans Tartuffe (1664-1669), Molière construit une opposition fondamentale entre deux régimes de connaissance : la passion qui aveugle et la raison qui voit juste. Cette tension traverse toute la pièce et en constitue le véritable moteur dramatique. Le comique naît précisément de l'écart entre ce que le spectateur perçoit clairement et ce qu'Orgon — le maître de maison entièrement subjugué par Tartuffe, l'imposteur dévot — refuse de voir.

L'aveuglement passionnel d'Orgon

Dès l'acte I, l'aveuglement d'Orgon est présenté comme une passion au sens fort : une force qui dépossède un homme de lui-même. La célèbre scène où Orgon questionne Dorine sur la santé de sa femme Elmire illustre parfaitement ce renversement. À chaque nouvelle alarmante que lui rapporte la servante sur l'état d'Elmire, il répond en s'inquiétant exclusivement de Tartuffe — Le pauvre homme ! (acte I, scène 4) — comme si l'imposteur avait littéralement pris la place de tous ses proches dans son affection. La répétition de cette réplique produit un effet comique redoublé, mais elle signale aussi quelque chose d'inquiétant : Orgon ne raisonne plus, il a abdiqué tout jugement.

Cette passion prend une tournure dangereuse à l'acte III, quand Orgon décide de donner sa fille Mariane en mariage à Tartuffe contre sa volonté, puis à l'acte IV, quand il déshérite son fils Damis — pourtant porteur d'une vérité — au profit de l'imposteur. L'entêtement n'est plus seulement ridicule ; il devient une tyrannie domestique née de la déraison.

La raison comme contre-pouvoir : Cléante et Dorine

Face à cet aveuglement, deux personnages incarnent la lucidité raisonnée. Cléante, beau-frère d'Orgon, représente l'honnête homme classique : mesuré, argumentatif, attaché à la juste distinction des valeurs. Dès l'acte I, il oppose à l'enthousiasme religieux d'Orgon un discours sur la vraie et la fausse dévotion, distinguant l'ostentation hypocrite de la piété sincère. Ses raisonnements sont impeccables — et parfaitement inutiles face à la passion, ce qui est précisément le point : la raison seule ne suffit pas à guérir qui ne veut pas guérir.

Dorine, elle, use d'une raison plus vive et plus incarnée. Son bon sens populaire tranche là où l'éloquence de Cléante glisse. Lorsqu'elle tente de convaincre Mariane de résister au mariage forcé, elle mêle l'ironie, l'argument pratique et une franchise sans détour. Elle voit Tartuffe tel qu'il est — un homme de basse extraction qui s'est imposé par la flatterie — quand les autres se laissent fasciner par les apparences.

Le dénouement ou les limites de la raison

La tension entre raison et passion atteint son paroxysme à l'acte IV, scène 5, quand Elmire organise une mise en scène pour forcer Orgon à entendre ce qu'il refuse d'entendre : cachée sous la table, elle fait avouer à Tartuffe ses véritables intentions en laissant se déployer la scène devant les yeux de son mari. Seule l'évidence sensible — voir et entendre l'imposteur en flagrant délit — parvient là où les arguments avaient échoué. C'est une victoire de la raison, mais obtenue par la ruse, non par le discours.

Le dénouement nuance toutefois ce triomphe. C'est le roi — figure de raison souveraine et de justice absolue — qui dénoue la situation en rétablissant l'ordre. Molière suggère ainsi que la passion collective, quand elle s'empare d'un chef de famille, ne peut être corrigée que de l'extérieur. La raison domestique, si lucide soit-elle, ne dispose pas toujours des moyens de son propre triomphe.

Quiz
Teste tes connaissances sur Tartuffe
QCM · corrigé automatiquement
Commencer le quiz →
0 / 18