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Tartuffe
Classicisme Prose Bac Section 6 / 18

Elmire - Analyse du personnage

Personnages · Molière
Claire Beaumont
3 min de lecture · 19 May 2026

Dans Tartuffe (1664-1669), Molière construit autour d'Orgon une galerie de personnages dont la fonction première est de mesurer l'étendue de sa folie dévote. Elmire, sa jeune épouse, occupe dans cet ensemble une place singulière : elle n'est ni la parole morale d'un raisonneur complaisant, ni la victime passive d'un mari aveuglé. Elle est la stratège du réel.

Une présence tardive mais décisive

Elmire n'apparaît qu'à l'acte II, après que la pièce a déjà établi le délire d'Orgon et l'imposture de Tartuffe. Cette entrée différée n'est pas un effacement : elle signale au contraire que le personnage n'est pas là pour commenter la situation, mais pour la résoudre. Dès sa première apparition, Molière la montre certes indisposée, mais aussitôt attentive aux projets matrimoniaux absurdes qu'Orgon ourdit — le mariage forcé entre Mariane, sa belle-fille, et Tartuffe. Sa modération dans le ton contraste avec la violence des enjeux : elle interroge, écoute, propose, sans jamais s'emporter.

La cible de Tartuffe, le miroir de son hypocrisie

C'est précisément parce qu'Elmire est belle et sensée que Tartuffe la choisit pour objet de désir. La scène de séduction de l'acte III (scène 3) est un moment capital : Tartuffe y accumule les formules de dévotion pour mieux dissimuler un désir purement charnel. Quand il lui déclare que l'amour qu'il ressent pour elle n'a rien d'impur parce qu'il « admire en elle les beautés éternelles », la précision rhétorique de ce sophisme révèle l'essence de l'hypocrisie tartuffe : le langage sacré, retourné au service du vice. Elmire, loin de céder ou de s'indigner avec fracas, choisit de garder le secret — geste ambigu qui trahit moins de la complaisance que du calcul. Elle sait déjà qu'une dénonciation frontale ne suffira pas à convaincre Orgon.

L'initiative dramatique : la ruse de l'acte IV

L'acte IV (scène 3 à 7) est le centre de gravité du personnage. Lorsque Orgon, après avoir chassé son propre fils Damis qui témoignait de la vérité, semble définitivement perdu pour la raison, Elmire prend une décision remarquable : elle va montrer la vérité au lieu de la dire. Elle met en scène une feinte galanterie pour forcer Tartuffe à se trahir devant son mari caché sous la table. Cette ruse théâtrale — Molière, homme de théâtre, fait d'Elmire une metteuse en scène à l'intérieur même de la pièce — suppose de sa part un sang-froid et une maîtrise de soi exceptionnels. Elle doit simuler l'intérêt pour un homme qui l'a déjà importunée, dans un jeu dont elle seule contrôle les règles. La vertu d'Elmire n'est pas une vertu de retrait ; c'est une vertu en actes, qui accepte de se salir les mains pour préserver l'ordre familial.

Un personnage au service du propos moral de Molière

Elmire porte une thèse implicite mais puissante : la vraie sagesse n'est pas dans l'ostentation morale — c'est précisément le piège où tombe Orgon, séduit par l'exhibition de piété de Tartuffe — mais dans le discernement pratique. Face à un monde où les apparences peuvent tout corrompre, la raison doit se faire rusée. En cela, Elmire est moins un personnage réaliste qu'une figure emblématique du classicisme : l'honnête femme, au sens du XVIIe siècle, c'est-à-dire celle qui joint la lucidité à la mesure, et l'efficacité à la décence.

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