Dans Tartuffe (1664-1669), Mariane est la fille d'Orgon, un bourgeois parisien entièrement subjugué par le faux dévot Tartuffe. Jeune femme à marier, elle aime Valère et attend de son père qu'il confirme leur union. C'est précisément ce refus de confirmation — puis l'ordre d'épouser Tartuffe — qui fait d'elle l'enjeu central de la pièce, le personnage sur lequel la folie d'Orgon s'exerce avec le plus de brutalité concrète.
Mariane est d'abord présentée à travers la tendresse qu'Orgon lui témoigne — avant que cette tendresse ne se retourne en emprise. Physiquement, elle n'est décrite que de façon allusive : c'est sa docilité, sa candeur et sa beauté supposée qui la rendent désirable aux yeux de Tartuffe. Intérieurement, elle est gouvernée par une piété filiale authentique, distincte de la dévotion hypocrite que Tartuffe affiche. Obéir à son père lui semble un devoir moral ; s'y opposer, une transgression que sa nature douce répugne à commettre. Cette tension entre soumission et refus constitue le ressort psychologique du personnage.
La confrontation entre Mariane et Dorine, sa servante, au deuxième acte, est la scène qui révèle le mieux la complexité du personnage. Dorine pousse Mariane à s'opposer ouvertement à son père, et Mariane résiste — non par indifférence à Valère, mais parce qu'elle ne sait pas comment concilier son amour et son devoir. Lorsque Dorine la raille en lui suggérant ironiquement d'accepter Tartuffe puisqu'elle ne dit rien, Mariane répond avec une sincérité désarmée qu'elle ne peut pas se battre contre un père. La réplique célèbre de Dorine — Contre un père absolu que voulez-vous qu'on fasse ?
(acte II, scène 3) — fonctionne comme un miroir cruel tendu à Mariane : elle dénonce, par l'ironie, l'inertie qui déguise la capitulation en vertu. Cette scène montre que Mariane n'est pas un personnage passif par nature, mais paralysé par une éducation qui a fait de l'obéissance la valeur suprême.
Au fil de la pièce, Mariane ne se transforme pas en héroïne rebelle — ce n'est pas le propos de Molière. Mais elle manifeste, progressivement, une résistance intérieure de plus en plus lisible. Sa brève querelle avec Valère, où chacun feint l'indifférence pour tester l'amour de l'autre, révèle une jeune femme capable d'orgueil et d'affect vif, loin de la figure purement passive. C'est Dorine qui doit réconcilier les deux amants, ce qui dit aussi les limites de Mariane : sans appui, elle vacille.
Mariane intéresse Molière moins pour elle-même que comme révélateur. En faisant peser sur une jeune fille aimante le poids d'un mariage imposé par fanatisme, la pièce dénonce le pouvoir paternel absolu et ses dérives lorsqu'il se conjugue à l'illusion religieuse. Mariane incarne les victimes silencieuses de l'hypocrisie dévote : ceux qui n't ont ni l'âge, ni l'autorité, ni les mots pour résister à ceux qui prétendent agir en leur nom. Sa délivrance finale, rendue possible par l'intervention royale et non par sa propre révolte, souligne que Molière ne croit pas que la douceur seule suffise à vaincre la tyrannie.