Dans Tartuffe ou l'Imposteur (1664-1669), Molière construit une comédie dont l'enjeu dépasse la simple moquerie des faux dévots. L'argent et l'intérêt matériel y fonctionnent comme un révélateur : ils mettent à nu ce que la piété affichée dissimule et font basculer la pièce du rire vers une dénonciation morale et sociale. Loin d'être un motif secondaire, l'appât du gain est au cœur du projet de Tartuffe et de la cécité d'Orgon.
Dès les premières scènes, le spectateur perçoit le paradoxe qui structure le personnage de Tartuffe : cet homme qui prêche le détachement des biens terrestres s'installe dans la maison d'Orgon — un bourgeois aisé — et en profite ostensiblement. Cléante, le beau-frère raisonneur, signale très tôt cette contradiction : il distingue la vraie dévotion, désintéressée, de celle qui cherche visiblement à tirer parti de la générosité d'autrui. La lucidité de Cléante contraste avec l'aveuglement total d'Orgon, qui non seulement nourrit et loge Tartuffe, mais entreprend de lui céder une partie de sa fortune.
Cet abandon prend une forme juridique décisive à l'acte IV : Orgon signe une donation qui transfère à Tartuffe la propriété de ses biens. Le geste est d'autant plus grave qu'il dépouille Damis, son fils, de son héritage légitime. L'intérêt matériel cesse alors d'être une toile de fond pour devenir le moteur de l'action : c'est lui qui précipite la crise familiale et menace la ruine de toute la maisonnée.
L'épisode de la cassette, évoqué à l'acte V, concentre la dimension politique et personnelle du thème. Orgon avait confié à Tartuffe une boîte contenant des papiers compromettants appartenant à un ami — documents liés à la Fronde selon la diégèse de la pièce. Tartuffe, une fois démasqué dans ses intentions amoureuses envers Elmire (la femme d'Orgon), retourne aussitôt cette confiance en arme : il menace de remettre la cassette aux autorités pour se venger et conserver sa mainmise sur les biens. L'argent et les intérêts matériels rejoignent ici le pouvoir et la trahison : Tartuffe prouve que sa prétendue amitié spirituelle n'était qu'un investissement calculé.
Molière utilise le motif de l'argent pour opérer une démystification progressive. Tant qu'Orgon refuse de voir dans les actes de Tartuffe autre chose que l'ascèse d'un saint homme, l'imposture tient. Mais au moment où les transferts de propriété, la donation et la menace de la cassette deviennent indéniables, même Orgon est contraint d'ouvrir les yeux. Le réel — sous sa forme la plus prosaïque, celle des biens, des titres et de l'argent — brise l'illusion que la parole dévote avait construite.
Cette logique éclaire la portée satirique de la pièce : en montrant que la fausse dévotion vise in fine les héritages et les donations, Molière s'attaque à une forme d'hypocrisie sociale bien réelle dans la France du XVIIe siècle. L'intérêt matériel n'est pas seulement le vice de Tartuffe ; il est le test qui révèle la fragilité des croyants trop crédules — et, en creux, la solidité de ceux qui, comme Cléante ou Elmire, savent distinguer l'apparence de la réalité.