Dans Tartuffe ou l'Imposteur (1664-1669), Molière place l'hypocrisie religieuse au cœur d'une œuvre qui fit scandale avant même d'être jouée. La pièce met en scène Tartuffe, un faux dévot recueilli par Orgon, bourgeois parisien aveuglé par une admiration sans bornes pour cet homme qu'il croit saint. La thèse de Molière est limpide : l'hypocrisie n'est pas une simple ruse individuelle, c'est un système qui prospère sur la faiblesse de la foi des autres et sur l'absence de raison critique.
Tartuffe n'entre en scène qu'au début de l'acte III — et pourtant, il occupe toute la pièce depuis la première réplique. Molière construit d'abord sa réputation à travers les récits enthousiastes d'Orgon. Lorsqu'Orgon, à l'acte I scène 4, demande des nouvelles de sa famille et répond à chaque information inquiétante par la formule Le pauvre homme !
— entendons : le pauvre Tartuffe, et non sa femme malade — il révèle l'étendue de sa fascination. Cette ironie dramatique installe d'emblée l'hypocrisie comme un problème de perception : ce n'est pas Tartuffe qui trompe le plus activement, c'est Orgon qui se trompe lui-même. Le personnage du faux dévot tire sa force de la crédulité de celui qui le reçoit.
Quand Tartuffe apparaît enfin, Molière lui prête un langage immédiatement codé. Sa première réplique adressée à Dorine — la servante lucide qui incarne le bon sens populaire — consiste à lui tendre un mouchoir pour qu'elle couvre sa gorge, au nom de la décence chrétienne (acte III, scène 2). Ce geste révélateur dit tout : Tartuffe instrumentalise le vocabulaire de la mortification et de la pudeur pour exercer un contrôle social et sexuel. La dévotion devient ici une arme de domination. Molière montre que le discours religieux, dépouillé de toute sincérité intérieure, se réduit à une rhétorique du pouvoir.
La scène de déclaration à Elmire, l'épouse d'Orgon (acte III, scène 3), constitue le sommet de la démonstration. Tartuffe y professe son amour charnel tout en l'enveloppant dans un discours mystique : il invoque la beauté divine reflétée dans les traits d'Elmire pour justifier sa convoitise. Cette contorsion rhétorique, qui fait de la tentation charnelle un chemin vers le sacré, est la signature même du tartuffisme. Molière y dénonce non pas la religion, mais sa perversion : l'usage de la forme pieuse pour satisfaire des appétits que cette même religion condamne.
La pièce ne s'arrête pas à la psychologie d'un individu. Lorsqu'Orgon, endoctriné, signe une donation de tous ses biens à Tartuffe et lui confie une cassette compromettante (acte IV), l'hypocrisie religieuse devient une menace pour l'ordre familial et civil. Tartuffe tente d'expulser Orgon de sa propre maison (acte V) en s'appuyant sur des documents légaux — la piété a produit un outil de spoliation. Seule l'intervention royale dénoue la crise, ce qui a souvent été lu comme une déférence de Molière envers Louis XIV, mais aussi comme la reconnaissance que l'hypocrisie, sans contrepouvoir, triomphe de la raison privée.
Cleante, beau-frère d'Orgon et porte-parole de la juste mesure, trace dès l'acte I la ligne de partage entre vraie et fausse dévotion : les hommes sincèrement pieux, dit-il, ne font pas de leur foi une parade. Cette distinction est le vrai sujet de la pièce. Molière ne s'attaque pas à la religion, il défend une foi intérieure contre ses contrefaçons — et invite le spectateur à exercer ce discernement que ni Orgon ni Madame Pernelle, sa mère tout aussi aveuglée, ne parviennent à mobiliser.