Dans les Lettres persanes (1721), Montesquieu construit son roman épistolaire autour du regard d'Usbek, noble persan parti voyager en Europe, laissant derrière lui un sérail peuplé de femmes et de eunuques. Parmi ces femmes, Fatmé occupe une place singulière : épouse favorite, elle est aussi la voix la plus nue du désir et de la privation. Loin d'être un simple ornement exotique, elle fonctionne comme un révélateur — celui d'un ordre politique fondé sur la possession des corps.
Fatmé n'est jamais décrite physiquement par un narrateur extérieur : c'est elle-même qui parle, dans la lettre VII, adressée à Usbek. Cette absence de portrait objectif est déjà signifiante : ce qui compte n'est pas ce qu'elle est, mais ce qu'elle ressent et ce qu'on lui refuse. Elle se présente d'emblée comme un être séparé de l'objet de son désir, condamnée à une attente sans terme. La première image qu'elle donne d'elle-même est celle d'un manque — non d'une présence.
Ce qui frappe dans la lettre VII, c'est la violence à peine voilée du désir que Fatmé exprime. Elle décrit sa parure, ses soins, ses ornements — non pour séduire un regard présent, mais pour entretenir une fiction de présence. Elle écrit qu'elle passe ses journées à se parer pour un homme qui ne la voit pas, à s'embellir pour le vide. Ce geste, répété et vain, n'est pas de la coquetterie : c'est une forme d'insurrection intime contre l'effacement. En affirmant son désir avec une franchise presque scandaleuse pour l'époque, Fatmé refuse de se réduire au silence que le sérail lui impose.
Montesquieu lui prête une formulation d'une netteté troublante : Fatmé confie à Usbek qu'elle ne peut même pas se consoler par les plaisirs des sens, les eunuques veillant à toute heure. Je vis dans un état affreux ; mon imagination ne me laisse pas même le désir de me consoler
(lettre VII). Cette phrase condense l'essentiel : le sérail ne supprime pas le désir — il le retourne contre celle qui le porte, le transformant en torture.
Fatmé n'écrit qu'une seule lettre dans le roman. Cette rareté n'est pas un oubli de l'auteur — elle dit quelque chose de fondamental sur la place que le système réserve aux femmes du sérail : elles peuvent se plaindre, mais elles ne peuvent pas agir. Contrairement à Roxane, dont la révolte finale (lettre CLXI) brise le silence par le poison et la mort, Fatmé reste dans l'ordre de la lamentation. Elle est la figure de ce que le despotisme produit quand il ne rencontre pas de résistance organisée : une souffrance articulée mais impuissante.
La relation entre Fatmé et Usbek est fondamentalement asymétrique. Usbek voyage, pense, correspond avec des philosophes et des savants européens, élabore une réflexion sur la liberté et la justice — pendant que Fatmé attend, enfermée par ses ordres. Montesquieu construit cette ironie avec précision : le même homme qui s'indigne du despotisme oriental en théorie exerce ce despotisme en pratique. Fatmé, en adressant sa plainte directement à Usbek, lui tend un miroir qu'il ne saura jamais regarder. Son personnage est ainsi moins une victime isolée qu'une démonstration : le discours des Lumières sur la liberté reste borgne tant qu'il exclut la moitié de l'humanité.