Dans Les Lettres persanes (1721), Montesquieu construit le sérail d'Usbek comme un microcosme du despotisme oriental. Parmi les voix qui peuplent ce roman épistolaire, celle du Grand Eunuque noir s'impose comme l'une des plus troublantes : gardien du harem en l'absence de son maître parti pour Paris, il est à la fois instrument du pouvoir et victime exemplaire de ce même pouvoir.
Le Grand Eunuque noir n'est jamais décrit physiquement avec complaisance ; c'est sa castration — évoquée dès la lettre II comme une privation subie enfant — qui constitue toute son identité sociale. Montesquieu fait de cette mutilation fondatrice le principe même de sa fonction : parce qu'il ne peut désirer, on lui confie ce que les autres désirent. Cet étrange retournement conditionne l'ensemble de son rapport au monde. Il écrit à Usbek : c'est toi qui m'as mis dans cet état de ne pouvoir rien faire qui ne soit approuvé de ta raison
(lettre II). La phrase révèle que son identité n'existe qu'en référence au maître ; il n'est pas un sujet, mais un prolongement de la volonté d'Usbek.
Ce qui rend le personnage philosophiquement fascinant, c'est qu'il croit sincèrement au système qui l'opprime. Il défend la clôture du sérail avec une conviction qui dépasse la simple obéissance : il en est devenu l'idéologue interne. Lorsqu'il médite sur sa propre condition dans la lettre IX, il avoue que les femmes lui inspirent une répugnance mêlée de jalousie, sentiment impossible pour un eunuque — et pourtant réel. Cette contradiction psychologique est au cœur du personnage : mutilé du désir, il n'en est pas affranchi, il en est torturé d'une manière nouvelle. Montesquieu suggère ainsi qu'aucune violence faite à la nature humaine ne parvient à l'éteindre vraiment ; elle se déplace, se déforme, et empoisonne.
Le Grand Eunuque tire toute sa puissance de la présence symbolique d'Usbek. À mesure que les lettres s'accumulent et que l'absence du maître se prolonge, son autorité s'effrite. Les femmes du sérail — Roxane en tête — cessent de le craindre. Il multiplie les appels au secours auprès d'Usbek, réclamant des pouvoirs plus étendus, avouant implicitement que le despotisme ne peut fonctionner à distance. Sa mort, survenue avant le dénouement, ouvre la brèche par laquelle la révolte de Roxane devient possible. En ce sens, il est la cheville ouvrière d'un système voué à l'effondrement dès lors que sa source — la présence physique et la terreur du maître — se dérobe.
Montesquieu ne peint pas le Grand Eunuque en monstre : il en fait une victime qui perpétue sa propre oppression. Cette mécanique — l'opprimé devenu gardien de l'ordre qui l'écrase — est le vrai sujet politique de ce personnage. Le sérail devient alors une métaphore transparente de tout régime absolutiste, y compris ceux que le lecteur français de 1721 pouvait reconnaître chez lui. Le Grand Eunuque incarne la thèse des Lettres persanes : le despotisme ne corrompt pas seulement ceux qu'il domine, il fabrique des complices qui finissent par disparaître avec lui.