Dans Les Lettres persanes (1721), roman épistolaire de Montesquieu, Solim est un eunuque noir affecté à la surveillance du sérail d'Usbek, le maître persan parti voyager en France. Il n'apparaît qu'en fin d'œuvre, mais sa présence tardive concentre toute la logique despotique que Montesquieu a patiemment construite depuis la lettre I.
Solim est introduit comme le remplaçant du grand eunuque, promu gardien suprême du sérail au moment où l'autorité d'Usbek s'effondre. Il n'a pas de portrait physique développé : Montesquieu ne s'attarde pas sur son apparence, car c'est sa fonction qui le définit entièrement. Homme réduit à un rôle, il est lui-même une figure de la privation — castré, sans identité propre, pur instrument de la volonté du maître. Cette absence de traits individuels n'est pas un oubli de l'auteur, c'est une construction : Solim est le despotisme à l'état pur, dépourvu de subjectivité.
Dès qu'il prend les rênes du sérail, Solim écrit à Usbek pour lui dépeindre le désordre qui règne et réclamer les pleins pouvoirs. Dans la lettre CLVII, il avertit son maître : Je tremble de ce que je vais t'apprendre. Je crains de te faire pâlir.
La syntaxe elle-même mime la révérence, mais la demande qui suit est celle d'une délégation totale du pouvoir punitif. Solim ne cherche pas à apaiser, il cherche à frapper — et il attend l'autorisation pour le faire. Ce détail est crucial : il révèle que le despote agit toujours par procuration, et que ses instruments ont intériorisé la violence comme seule réponse possible au désordre.
Lorsque Usbek lui accorde finalement carte blanche, Solim écrit dans la lettre CLXI : Je vole à la vengeance.
La métaphore du vol traduit une jubilation inquiétante — celle d'un homme qui, n'ayant aucun pouvoir sur sa propre existence, trouve dans la punition des femmes la seule forme de domination qui lui soit accessible. La cruauté de Solim n'est pas une anomalie : elle est le produit logique d'un système qui fabrique des victimes et leur confie la surveillance d'autres victimes.
La relation entre Solim et Usbek est celle du délégué et du souverain, mais elle fonctionne aussi comme un miroir. Usbek, depuis Paris, prétend gouverner par la raison et s'intéresse aux lois, à la liberté, à la justice — thèmes qui traversent ses lettres à ses amis français. Solim, lui, exécute la logique réelle de ce même Usbek : l'enfermement, la surveillance, la punition exemplaire. L'écart entre le discours libéral d'Usbek et les ordres qu'il signe depuis l'Europe constitue l'une des ironies les plus acérées de l'œuvre. Solim rend cette contradiction visible et insupportable.
Solim incarne la thèse centrale des Lettres persanes sur le despotisme : un régime fondé sur la peur ne peut se maintenir que par une escalade de violence. Quand le sérail vacille, la réponse n'est pas le dialogue mais la répression totale. En confiant ce rôle à un eunuque noir — doublement marginalisé, par sa condition sociale et par la mutilation qui l'a réduit à l'état d'outil —, Montesquieu montre que le despotisme détruit jusqu'à ceux qu'il emploie pour se perpétuer. Solim n'est pas un bourreau par nature : il est ce que le sérail a fait de lui.