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Lettres persanes
Lumières Prose Bac Section 18 / 18

Paris et la société française sous la loupe

Thèmes & motifs · Montesquieu
Claire Beaumont
4 min de lecture · 11 May 2026

Dans les Lettres persanes (1721), Montesquieu imagine deux nobles persans, Usbek et Rica, qui quittent Ispahan pour voyager en Europe et s'installent à Paris. Ils correspondent avec leurs proches restés en Perse, et c'est dans ces lettres que se glisse, lettre après lettre, une radiographie acérée de la société française sous la Régence. Paris n'est pas un simple décor : c'est le véritable objet d'étude de l'œuvre, révélé par la feinte naïveté d'un regard qui n'a pas encore appris à ne plus voir.

Le regard étranger comme instrument critique

Le génie du dispositif tient à ce que Montesquieu prête à ses Persans une stupéfaction sincère devant ce que les Français considèrent comme naturel. Rica, le plus parisien des deux voyageurs, observe la capitale avec une curiosité dévorante et un sens de l'ironie redoutable. Dans la lettre XXIV, il décrit le roi de France comme un grand magicien capable de faire croire à ses sujets que du papier vaut de l'or — allusion directe au système de Law et à la toute-puissance de la parole royale sur les esprits. Il a même réussi à leur faire croire qu'il les guérissait de toutes sortes de maux en les touchant (lettre XXIV) : la formule dénonce, sous couvert d'émerveillement, la crédulité entretenue par le pouvoir monarchique et le recours au sacré comme instrument de domination politique.

La capitale comme scène de la vanité sociale

Paris fascine Rica par la vitesse et la superficialité de ses habitants. La lettre LXXXVII le montre stupéfait par la manie française des modes et des opinions changeantes : les Parisiens semblent incapables de pensée durable, emportés par un mouvement perpétuel qui ressemble fort à de l'agitation sans substance. Plus mordante encore, la lettre XCIX met en scène une société où le rang social se fabrique et se défait au gré des apparences : Un homme qui vient après moi dans une salle, et qui me parle, me met en état de soutenir un personnage. La satire touche ici la noblesse de cour, dont la valeur repose sur la représentation plutôt que sur le mérite — thème central des Lettres persanes qui prépare les arguments de L'Esprit des lois.

Institutions et pouvoirs sous examen

L'Église et le pape ne sont pas épargnés. La lettre XXIX compare le pontife à un magicien d'une autre espèce que le roi, capable de faire croire aux hommes que trois n'est qu'un — attaque à peine voilée contre le dogme trinitaire et contre l'emprise cléricale sur les consciences. Quant au Parlement de Paris et aux querelles jansénistes, ils traversent plusieurs lettres comme autant de preuves que la France se déchire pour des disputes stériles pendant que le pouvoir consolide sa mainmise. Usbek, lui, adopte un ton plus philosophique : La justice est une relation de convenance qui se trouve réellement entre deux choses (lettre LXXXIII), posant les bases d'une réflexion sur le droit naturel qui transcende les institutions françaises et préfigure les grandes œuvres de la maturité de Montesquieu.

Paris, miroir universel

La force du thème tient à son élasticité : en scrutant Paris, Montesquieu ne vise pas seulement la France. Il construit une méthode de lecture des sociétés, fondée sur la relativité des mœurs et des lois. Le regard persan révèle que ce qui passe pour raisonnable à Versailles est aussi arbitraire que ce qui se pratique à Ispahan — et c'est précisément ce parallèle qui dynamite les certitudes du lecteur français. Paris sous la loupe persane devient ainsi le laboratoire d'une critique universelle de l'absolutisme, de la superstition et de la vanité humaine.

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