Dans les Lettres persanes (1721), Montesquieu invente un dispositif aussi simple que redoutable : confier le récit à deux nobles persans, Usbek et Rica, partis voyager en Europe. Ce choix n'est pas un simple ornement exotique — il constitue le cœur même de la stratégie critique de l'œuvre. En plaçant un regard extérieur sur la France de la Régence, Montesquieu fabrique une machine à démonter les évidences.
Le regard étranger fonctionne d'abord comme un outil de défamiliarisation. Ce que les Français tiennent pour naturel ou sacré devient, sous la plume de Rica ou d'Usbek, étrange, voire absurde. La lettre XXX est à cet égard exemplaire : Rica décrit le roi de France comme un « grand magicien » capable de faire croire à ses sujets que du papier vaut de l'or, allusion directe aux billets de Law et à la toute-puissance monarchique. La métaphore du magicien ne ridiculise pas seulement la politique économique de l'époque ; elle expose le mécanisme du pouvoir lui-même comme une illusion entretenue par la crédulité collective. Nommer la magie là où les sujets voient l'autorité, c'est déjà un acte philosophique.
La même lettre XXX s'en prend au pape, désigné comme un autre « magicien » dont l'empire sur les esprits surpasse même celui du roi. En traitant l'autorité spirituelle et l'autorité temporelle avec le même regard naïvement étonné, Rica les place sur un plan d'équivalence qui les disqualifie toutes deux. Plus loin, la lettre XXIX évoque un débat théologique sur la nature du pain eucharistique avec une incompréhension feinte qui touche au scandale : en ne comprenant « pas » la transsubstantiation, le narrateur persan oblige le lecteur à admettre que la doctrine est, en elle-même, proprement incroyable dès lors qu'on la regarde sans habitude. L'ignorance simulée est ici le comble de la lucidité.
Le dispositif du regard étranger gagne en profondeur quand on l'articule au récit du sérail d'Usbek. Car si Rica observe l'Occident depuis Perse, Usbek gouverne à distance un harem dont il perd peu à peu le contrôle. Cette symétrie n'est pas gratuite : Usbek, si prompt à dénoncer le despotisme français dans ses lettres philosophiques, exerce lui-même une tyrannie domestique absolue sur ses femmes. La lettre CLXI, où Roxane, favorite révoltée, revendique sa liberté avant de mourir empoisonnée, retourne le regard critique contre celui qui regarde. Roxane écrit qu'elle a réformé les lois d'Usbek par celles de la nature — formule qui sonne comme un manifeste des Lumières, et qui désigne Usbek lui-même comme le despote qu'il croyait combattre.
La cohérence du roman tient à ce que le regard étranger n'est jamais innocent ni univoque. Il permet à Montesquieu d'attaquer la monarchie absolue, l'intolérance religieuse et les inégalités sociales sans les nommer frontalement — ce qui lui aurait valu la censure. Mais il permet aussi de montrer que nul n'échappe au conditionnement culturel : Usbek critique le despotisme parisien dans les mêmes lettres où il ordonne à ses eunuques de punir ses femmes. En faisant vaciller la position du narrateur, Montesquieu suggère que la lucidité exige un effort constant de retournement du regard sur soi-même — leçon philosophique que l'œuvre adresse autant à ses personnages qu'à ses lecteurs.