Dans les Lettres persanes (1721), Montesquieu construit une fiction épistolaire où deux voyageurs perses, Usbek et Rica, observent l'Europe depuis un regard étranger. Mais ce déplacement du point de vue opère aussi en sens inverse : la Perse que décrit Usbek devient le laboratoire d'une réflexion sur la tyrannie universelle. Le despotisme oriental n'est pas un simple décor exotique — c'est l'instrument central d'une démonstration politique.
Dès les premières lettres consacrées au sérail, Montesquieu installe l'image d'un pouvoir qui se maintient non par la loi, mais par la crainte. Usbek gouverne ses femmes et ses eunuques depuis Paris, à distance, ce qui révèle d'emblée la fragilité structurelle du despotisme : il ne peut exister qu'en présence constante de la menace. Dans la lettre 102, Usbek formule lui-même ce paradoxe en observant que le despote perse règne sur des esclaves qui n'ont aucune raison de lui obéir sinon la peur, et que cette peur, une fois dissipée, ne laisse rien debout. La logique est implacable : un régime qui substitue la terreur à la légitimité se condamne à l'effondrement dès que la terreur faiblit.
Cette analyse rejoint la lettre 80, où Rica compare le roi de France à un magicien qui convainc ses sujets que du papier vaut de l'or — critique à peine voilée de la politique monétaire de Law, mais aussi portrait d'un pouvoir qui repose sur l'illusion plutôt que sur la force réelle. Le despotisme oriental et la monarchie absolue partagent ainsi le même vice de fond : l'arbitraire remplace la raison.
La véritable démonstration de Montesquieu se joue dans la catastrophe finale du sérail. À mesure qu'Usbek s'attarde en Europe, ses épouses résistent, les eunuques perdent leur autorité, et la révolte de Roxane — favorite qui avait entretenu en secret un amant — détruit l'ordre du gynécée. La lettre 161, ultime message de Roxane mourante, est le point culminant de l'œuvre : elle revendique la liberté comme une loi supérieure à celle d'Usbek, affirmant avoir réformé ses lois sur celles de la nature. La formulation est une bombe philosophique — la nature légitime la résistance à la tyrannie, et le despote, en croyant posséder des êtres humains, n'a jamais possédé que des corps contraints.
Le sérail fonctionne donc comme une miniature du régime despotique dans son ensemble. Usbek est à ses femmes ce que le sultan est à ses sujets : un maître absolu dont l'autorité s'effrite dès qu'il ne peut plus surveiller. Montesquieu montre que le despotisme n'est pas seulement injuste — il est inefficace et auto-destructeur.
Le détour persan permet à Montesquieu de dire sur Louis XIV et la Régence ce qu'il ne pourrait écrire frontalement. La lettre 37 décrit le pape comme un vieux magicien vénéré sans être compris, et la lettre 24 s'étonne que le roi de France soit obéi même quand il ordonne l'impossible. Ces observations de Rica, l'œil neuf du voyageur, retournent contre la France le regard distancié que l'Europe porte ordinairement sur l'Orient.
Ainsi, le despotisme oriental dans les Lettres persanes n'est jamais une simple curiosité anthropologique : c'est le négatif photographique à partir duquel Montesquieu développe une théorie générale de la liberté politique, fondée sur l'idée que tout pouvoir qui nie la nature humaine finit par être renversé par elle.