Dans Les Lettres persanes (1721), Montesquieu construit un dispositif épistolaire complexe où Usbek, noble persan parti pour l'Europe, gouverne à distance un sérail qu'il ne peut plus contrôler. Narsit — eunuque noir promu à la tête du harem après la mort du Grand Eunuque — occupe dans ce système une place révélatrice : celle du lieutenant obéissant, mais paralysé par la logique même de l'institution qu'il sert.
Montesquieu ne décrit jamais Narsit physiquement avec précision ; c'est justement ce silence qui est signifiant. Narsit n'existe dans le roman que par ses lettres et par les lettres que lui adressent ou que lui consacrent les autres personnages. Il est défini par sa fonction, non par sa personne. Promu chef du sérail, il écrit à Usbek pour lui rapporter l'ordre apparent des choses : tout semble calme, les femmes obéissent, rien ne mérite d'être signalé (lettre XCVI). Cette tranquillité affichée est précisément le problème : Narsit ne voit pas ce qu'il ne veut pas voir, ou ne peut pas voir.
La contradiction centrale de Narsit tient à sa position structurelle. Eunuque, il est à la fois dedans et dehors : présent physiquement dans le sérail, mais exclu de la vie qui s'y déroule. Cette castration symbolique redouble la castration réelle — il surveille des corps et des désirs qu'il ne peut ni éprouver ni véritablement comprendre. Quand Roxane, l'épouse favorite d'Usbek, mène une vie secrète sous son nez, Narsit n'en perçoit rien. Montesquieu souligne ainsi que le despotisme ne produit pas des gardiens lucides, mais des serviteurs formatés à rapporter ce que le maître veut entendre.
Cette logique de la complaisance transparaît dans la lettre XCVI, où Narsit rassure Usbek avec une confiance aussi absolue que mal fondée. La sérénité du rapport est inversement proportionnelle à la réalité du désordre. Montesquieu joue ici de l'ironie dramatique : le lecteur, instruit par d'autres lettres, sait que le sérail est en crise au moment même où Narsit proclame la paix.
Narsit entretient avec Usbek une relation strictement verticale : il obéit, rend compte, demande des instructions. Il n'existe pas de relation horizontale ou affective entre eux. Ce schéma illustre l'un des grands arguments de Montesquieu sur le despotisme — développé dans De l'esprit des lois — selon lequel un tel régime détruit les intermédiaires capables de jugement autonome. Narsit est le produit parfait du système : il n'a ni initiative, ni discernement, ni volonté propre. Quand la situation réclame de l'autorité réelle, il demande des ordres.
Sa relation avec Roxane est, à cet égard, particulièrement éloquente. La révolte finale de Roxane — qui avoue dans la lettre CLXI avoir trompé Usbek et préféré la mort à la servitude — rend caduque toute la surveillance de Narsit. Il n'a pas échoué par malveillance, mais parce que le sérail, en tant que système fondé sur la peur et non sur le consentement, ne pouvait que produire cette rébellion silencieuse et fatale.
Narsit est moins un individu qu'une démonstration. À travers lui, Montesquieu montre que le pouvoir despotique se détruit par ses propres instruments : en formant des exécutants aveugles, il s'aveugle lui-même. Le sérail, microcosme du despotisme oriental tel que le perçoit le XVIIIe siècle européen, devient ainsi une métaphore politique à portée universelle. Narsit, eunuque soumis et incompétent, est le visage intime de cette faillite.