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Lettres persanes
Lumières Prose Bac Section 12 / 18

Ibben - Analyse du personnage

Personnages · Montesquieu
Claire Beaumont
3 min de lecture · 10 June 2026

Dans les Lettres persanes (1721), Montesquieu construit un roman épistolaire à plusieurs voix où deux Persans, Usbek et Rica, voyagent en Europe et commentent, avec un regard ostensiblement naïf, les mœurs françaises et les institutions occidentales. Ibben, marchand établi à Smyrne puis à Livourne, est leur correspondant le plus fidèle en dehors de leur cercle immédiat : il reçoit des lettres de l'un et de l'autre tout au long du roman, sans que sa propre parole occupe jamais le premier plan.

Une présence sans visage

Montesquieu ne décrit jamais physiquement Ibben. Aucune lettre ne le présente à travers ses traits, son apparence ou ses habitudes. Cette absence de portrait extérieur est en elle-même signifiante : Ibben n'existe pas pour être regardé, il existe pour écouter. Dès la lettre XI, où Usbek lui adresse la célèbre fable des Troglodytes, le statut du personnage est fixé — il est le destinataire idéal, celui à qui l'on peut confier une réflexion politique sans craindre le jugement. Son origine surate, périphérique par rapport à l'Occident chrétien et à la Perse du sérail, fait de lui un tiers neutre, hors des deux mondes que le roman met en tension.

Un confident structurel

La fonction d'Ibben est d'abord technique : il permet à Montesquieu de distribuer les thèmes entre les correspondants. Rica lui envoie des lettres vives et satiriques sur la société parisienne — la lettre XXIV, adressée à Ibben, contient la célèbre description du roi de France comme « grand magicien » qui fait croire aux billets de banque, démonstration par l'absurde du pouvoir de la fiction politique. La lettre s'adresse à Ibben précisément parce qu'il n'est pas Usbek : Rica peut s'y montrer plus léger, plus ironique, sans que la gravité du maître du sérail ne pèse sur le ton. Ibben est donc moins un personnage qu'un régulateur de registres.

Le miroir des contradictions d'Usbek

C'est pourtant dans les lettres qu'Usbek lui destine que le personnage prend son relief le plus intéressant. Usbek lui expose ses doutes philosophiques et moraux avec une sincérité qu'il ne montre pas à Rica. À la lettre XXXIV, Usbek développe devant Ibben une réflexion sur la relativité des lois : ce que l'on tient pour juste en Perse peut être crime en France. Confier cette pensée à Ibben — et non à Rica, compagnon du voyage — signale que le propos touche à quelque chose de plus intime qu'une simple observation de touriste. Ibben reçoit les angoisses qu'Usbek ne peut montrer sans perdre son autorité. Il est le lieu où le maître despotique s'avoue incertain.

L'ami absent comme procédé critique

Ce qui rend Ibben précieux pour le projet des Lumières, c'est précisément son silence. Il ne répond pas, ou presque — et quand il répond, ses lettres sont brèves et ne contredisent pas. Cette passivité transforme le lecteur en véritable Ibben : c'est nous qui recevons, nous qui jugeons, nous qui sommes invités à tirer les conclusions que le correspondant fictif s'abstient de formuler. En ce sens, Ibben est le dispositif même de la lecture critique que Montesquieu veut provoquer. Son absence de relief n'est pas une faiblesse de construction : c'est l'espace volontairement ménagé pour que le lecteur occupe la place du confident et assume, à son tour, la responsabilité du jugement.

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