Dès son entrée en scène, Phèdre — reine de Trézène, épouse de Thésée, fille du roi Minos et de Pasiphaé — est définie par ce qu'elle cache. Sa première apparition (acte I, scène 3) ne se fait que sous la contrainte : Œnone, sa nourrice, l'a arrachée à un mutisme mortifère. Ce que Phèdre dissimule, c'est un amour qu'elle sait doublement interdit : incestueux (Hippolyte est le fils de son époux) et sacrilège (Vénus punit en elle la descendance de son ennemi le Soleil). La honte n'est donc pas seulement sociale, elle est cosmique.
Racine construit toute la pièce sur ce paradoxe : Phèdre veut mourir précisément pour ne pas avoir à parler, mais elle parle malgré elle. L'aveu arraché à la scène 3 de l'acte I — d'abord voilé, puis de plus en plus explicite — n'est possible que parce qu'elle croit Thésée mort. La nouvelle de son retour (acte III) suffit à transformer cet aveu en catastrophe : la honte resurgit avec une violence redoublée, et c'est elle qui pousse Phèdre à laisser Œnone calomnier Hippolyte plutôt que d'avouer sa propre faute à Thésée.
Le regard de l'autre chez Racine ne se limite pas aux vivants présents sur scène. Il remonte aux origines. Phèdre est hantée par ses ancêtres illustres : son père Minos juge les morts aux Enfers, son grand-père le Soleil éclaire tout. Cette généalogie divine rend sa faute intolérable : comment dissimuler, quand on descend de celui qui voit tout ? Dans un monologue de l'acte IV, Phèdre imagine avec horreur qu'aux Enfers elle rencontrerait son père, son juge, et que sa faute serait exposée pour l'éternité. L'au-delà lui-même devient un espace de honte sans refuge possible.
Les dieux, eux, ne regardent pas : ils frappent. Vénus n'est jamais présente sur scène, mais son regard pèse sur chacune des actions de Phèdre comme une malédiction active. La tragédie racinienne réside précisément dans cette absence de transcendance bienveillante : être vu par les dieux, c'est être condamné.
La présence d'Hippolyte — fils de Thésée et d'une reine amazone, réputé pour sa chasteté et son mépris de l'amour — fonctionne comme un miroir dans lequel Phèdre mesure sa propre souillure. Son amour pour lui est aussi une passion pour ce qu'elle n'est pas : pure, irréprochable. Quand elle apprend qu'Hippolyte aime Aricie (acte III), la honte se double d'une jalousie qui achève de la corrompre. Aricie incarne alors une féminité innocente qui accuse silencieusement Phèdre de tout ce qu'elle a perdu.
Ce jeu de regards croisés — Phèdre regardant Hippolyte, Hippolyte regardant Aricie, Thésée regardant son fils avec méfiance — tisse un réseau de malentendus où chacun est jugé par les autres sur des apparences trompeuses. La calomnie d'Œnone exploite précisément cette logique : dans un monde régi par l'honneur et les apparences, il suffit d'orienter le regard de Thésée pour détruire son fils.
La mort de Phèdre, à l'acte V, est une réponse ultime au problème du regard. En avouant publiquement sa faute avant de mourir — par le poison qu'elle a elle-même absorbé — elle choisit de se soustraire au regard des autres en prenant elle-même en charge le jugement. Cet aveu est aussi une réhabilitation d'Hippolyte, mort innocemment à cause d'elle : elle rend à la vérité ce que la honte lui avait fait voler. La tragédie s'achève donc non pas sur la disparition de la honte, mais sur son ultime victoire paradoxale : c'est parce qu'elle ne pouvait pas vivre sous le regard des autres que Phèdre meurt en leur rendant la vérité.