Dans la tragédie classique, la figure du confident ou de la confidente est un rôle codifié : il s'agit d'un personnage secondaire qui permet au héros d'exprimer ses sentiments intimes sans recourir au monologue. Racine, dans Phèdre (1677), dépasse largement cette convention avec Œnone, nourrice et confidente de la reine Phèdre — épouse de Thésée et belle-mère d'Hippolyte. Loin d'être un simple faire-valoir, Œnone est une actrice à part entière du destin tragique, et sa responsabilité dans le dénouement fatal mérite une lecture attentive.
Dès l'ouverture de la pièce, Phèdre consume en elle un amour honteux pour Hippolyte, son beau-fils. Rongée par la culpabilité et la maladie, elle souhaite mourir sans avoir livré son secret. C'est Œnone qui, au premier acte, la force littéralement à parler. En invoquant sa propre vie — elle menace de mourir si Phèdre ne lui confie pas la cause de son mal — la nourrice obtient l'aveu dévastateur. Ce geste, dicté par un amour maternel sincère, a des conséquences désastreuses : en mettant des mots sur la passion de Phèdre, Œnone lui confère une existence et une force nouvelles.
Cette scène fondamentale illustre l'une des lois de la tragédie racinienne : la parole libérée est une parole qui tue. Ce qui était contenu dans le silence pouvait encore être maîtrisé ; une fois dit, le sentiment échappe à tout contrôle.
Lorsque la nouvelle — fausse — de la mort de Thésée se répand, Œnone saisit l'occasion pour convaincre Phèdre de déclarer son amour à Hippolyte. Son raisonnement est pragmatique et politique : sans Thésée, cet amour cesse d'être un adultère ; Phèdre, en tant que mère du jeune Démophon, a besoin d'un allié puissant pour protéger les intérêts de son fils. Œnone pousse donc sa maîtresse à la déclaration fatale, celle qu'Hippolyte rejette avec horreur à l'acte II. Ce rejet public humilie Phèdre et transforme sa passion en désespoir vindicatif — terrain fertile pour la catastrophe à venir.
Le tournant décisif se produit au troisième acte, lorsque Thésée — bien vivant — revient à Trézène. Phèdre, accablée de honte et persuadée que son mari va apprendre sa déclaration de la bouche d'Hippolyte, est prête à tout confesser. C'est Œnone qui l'en détourne en lui proposant une solution radicalement criminelle : accuser Hippolyte d'avoir lui-même tenté de séduire Phèdre. La calomnie renverse les rôles — la victime devient bourreau — et place la nourrice au cœur de la mécanique tragique.
Thésée, sans chercher à entendre son fils, invoque Neptune et lui demande de tuer Hippolyte. La prière du père est exaucée : au cinquième acte, Hippolyte meurt, tué par les monstres marins que le dieu a envoyés contre lui. La calomnie d'Œnone a donc directement causé la mort d'un innocent.
Racine prend soin de montrer qu'Œnone agit par dévouement absolu, non par malveillance calculée. Toutes ses actions — arracher l'aveu, encourager la déclaration, forger la calomnie — procèdent d'une logique de protection : elle veut sauver Phèdre à tout prix. C'est précisément cette logique aveugle, qui fait passer le salut de sa maîtresse avant toute considération morale, qui en fait un personnage tragique.
Phèdre elle-même, dans les derniers actes, rejette sur Œnone la responsabilité de ses propres fautes, la traitant de « détestable » et lui reprochant d'avoir inventé l'accusation contre Hippolyte. Ce rejet brutal précipite la nourrice vers la mort : Œnone se jette à la mer avant même le dénouement final. Cette mort discrète mais significative souligne que Racine ne l'absout pas entièrement, tout en soulignant la complexité de sa faute.
Sur le plan dramaturgique, Œnone remplit une fonction essentielle dans l'économie de la pièce : elle est le relais entre la passion intérieure de Phèdre et le monde extérieur où cette passion produit ses effets dévastateurs. Sans elle, Phèdre mourrait en silence dès le premier acte — et il n'y aurait pas de tragédie. Racine utilise le personnage de la nourrice pour incarner une erreur de jugement caractéristique de la tragédie : croire qu'on peut maîtriser la passion d'autrui, la canaliser, la mettre au service d'un intérêt. La passion, dans l'univers racinien, résiste à toute stratégie humaine et retourne contre ceux qui tentent de la domestiquer.