Dans la tragédie de Racine créée en 1677, le soleil n'est pas un simple décor mythologique. Il structure l'identité de Phèdre, épouse de Thésée et fille de Minos et Pasiphaé, et devient le symbole le plus chargé de la pièce — celui d'une lumière qui, loin d'éclairer ou de protéger, expose et condamne.
Phèdre est la petite-fille d'Hélios, le dieu Soleil. Cette ascendance n'est pas anecdotique : elle inscrit le personnage dans une généalogie du divin et, paradoxalement, de la malédiction. La lignée maternelle est frappée d'une passion monstrueuse — sa mère Pasiphaé ayant elle-même connu un amour contre nature. Phèdre hérite donc d'un sang brûlant, solaire, qui porte en lui la démesure. Lorsqu'elle évoque ses ancêtres, la fierté et l'horreur se mêlent : la grandeur de sa naissance n'est séparable ni de la honte qui y est attachée, ni de la fatalité qui pèse sur elle.
Cette origine solaire crée une tension tragique : Phèdre est faite de lumière, mais elle vit dans la honte. Son premier mouvement, dès les premières scènes de la pièce, est de fuir la clarté du jour. Elle demande à ses suivantes de voiler l'éclat du soleil, de la soustraire à la lumière — geste qui dit tout de son état intérieur. Celle qui descend du Soleil ne peut plus le regarder sans voir dans son éclat le reflet de sa propre faute.
Le soleil racinien fonctionne aussi comme une métaphore du jugement. Il est ce regard omniscient qui ne souffre aucune dissimulation. Phèdre sait qu'elle ne peut rien cacher à cet ancêtre lumineux : sa passion pour Hippolyte, fils de Thésée né d'une précédente union, est une trahison conjugale et familiale qui mérite d'être condamnée. Se montrer au soleil, c'est s'exposer à une sentence.
C'est pourquoi l'héroïne oscille constamment entre le désir de lumière — vivre, aimer, exister — et la nécessité de l'ombre — se cacher, mourir, disparaître. Cette dialectique structure l'ensemble de la pièce. Quand elle sort de sa retraite et paraît sur scène, éblouie et chancelante, c'est presque une sortie des enfers : le personnage revient à la lumière contre sa propre volonté, poussé par la nouvelle de la mort supposée de Thésée.
L'aveu de sa passion à Hippolyte, au cœur de la pièce, peut se lire comme le moment où Phèdre s'expose entièrement à la lumière. Elle dit ce qui devait rester dans l'ombre. Cet aveu est une forme de déchirement : la lumière intérieure — la conscience — a forcé la parole. Mais cette même lumière la détruit, car les mots prononcés ne peuvent être repris.
Racine joue ainsi sur deux régimes de la lumière : la lumière extérieure, solaire, divine, qui juge et révèle ; et la lumière intérieure, celle de la conscience lucide qui ne s'illusionne pas sur elle-même. Phèdre est l'un des rares personnages du théâtre classique à n'être jamais dupe de ses propres passions — elle les nomme, les analyse, les condamne en même temps qu'elle y succombe. Cette lucidité est elle-même une forme de supplice solaire.
Le dénouement confirme la logique symbolique du soleil. En choisissant de mourir, Phèdre choisit de s'éteindre — de rendre à l'obscurité ce que la lumière avait trop cruellement éclairé. Sa mort est une façon de réconcilier l'héritage solaire avec la honte qu'elle a jetée sur lui : elle ne survivra pas à sa propre exposition. Le soleil, dans la dernière image de la pièce, n'est plus seulement celui de la mythologie grecque — il est la pureté irréductible à laquelle aucune faute ne peut se soustraire.