Le Cahier de Douai — parfois appele Recueil Demeny — reunit vingt-deux poemes que Rimbaud, age de quinze a seize ans, remet a son ami Paul Demeny en octobre 1870. Ni recueil concu comme un tout organique, ni simple brouillon, cet ensemble constitue le laboratoire d'une voix qui cherche a se degager du carcan parnassien tout en s'y frottant encore. L'unite du Cahier ne tient pas a une architecture preetablie mais a la coherence d'une revolte : contre l'ecole, contre l'Empire, contre la famille, contre la poesie meme telle qu'elle s'ecrit alors.
Le recueil se divise en deux cahiers remis a Demeny. Le premier comprend quinze poemes dates de mars a septembre 1870, le second sept poemes d'octobre. Cette chronologie epouse un evenement historique majeur : la guerre franco-prussienne, declaree en juillet 1870, et la chute de Napoleon III a Sedan le 2 septembre. Les poemes se repartissent entre formes fixes — le sonnet domine largement, avec des pieces comme Le Dormeur du val, Ma Boheme, Au Cabaret-Vert — et poemes plus longs en strophes regulieres (Le Forgeron, Soleil et Chair). Rimbaud choisit deliberement des cadres classiques pour mieux les subvertir de l'interieur, en y introduisant vocabulaire trivial, enjambements brutaux et ruptures de ton.
Le je lyrique du Cahier n'est pas un sujet stable : il se dedouble constamment. Tantot vagabond joyeux (« Je m'en allais, les poings dans mes poches crevees
», Ma Boheme), tantot narrateur exterieur d'une scene qu'il decrit avec une precision picturale (Le Dormeur du val), tantot masque satirique endossant la voix d'un forgeron revolutionnaire ou d'un enfant dans Les Effares. Cette instabilite enonciative est deja une prise de position esthetique : Rimbaud refuse le je confessionnel romantique. Il annonce ainsi la formule celebre de la Lettre du voyant ecrite quelques mois plus tard : Je est un autre
. Le temps dominant est le passe compose et l'imparfait de recit, qui donnent aux poemes l'allure de courtes chroniques ou d'instantanes.
La grande audace du Cahier tient au melange des registres. Rimbaud fait entrer dans le vers alexandrin un lexique trivial, corporel, culinaire. Dans Au Cabaret-Vert, il ecrit : — Et ce fut adorable, / Quand la fille aux tetons enormes, aux yeux vifs, / — Celle-la, ce n'est pas un baiser qui l'epeure ! —
. L'irruption des tetons enormes
dans un sonnet — forme noble par excellence — constitue un geste de profanation calcule : le corps concret, la sensualite adolescente s'imposent contre l'idealisation parnassienne.
Les enjambements et rejets fonctionnent comme des accrocs volontaires. Dans Le Dormeur du val, le dernier vers — Il a deux trous rouges au cote droit
— retarde jusqu'a la chute la revelation que le jeune soldat n'est pas endormi mais mort. Toute la construction du sonnet, avec sa nature riante et son lit vert ou la lumiere pleut
, prend retrospectivement une valeur ironique : le paysage bucolique devient linceul. Ce procede — l'inversion tardive du sens — est typiquement rimbaldien.
Situer le Cahier de Douai dans le symbolisme releve d'un raccourci : le mouvement symboliste ne se constitue formellement qu'en 1886, avec le manifeste de Jean Moreas. Rimbaud precede le symbolisme et le prepare. En 1870, il ecrit dans un paysage litteraire domine par le Parnasse (Leconte de Lisle, Banville, a qui il envoie ses vers) et par l'ombre encore massive de Hugo et Baudelaire. Le Cahier herite du Parnasse la maitrise formelle et la precision descriptive, mais s'en detache par l'ironie, la crudite et la charge politique. Il herite de Baudelaire l'idee d'une modernite poetique attentive au sordide urbain, mais y ajoute une energie de fugue qui n'appartient qu'a lui. Les futurs symbolistes retiendront de Rimbaud la capacite a faire du poeme un espace de correspondances et de suggestion plutot que de description.
Trois motifs structurent le recueil. Le premier est la marche : fugue, errance, vagabondage. Ma Boheme, Sensation, Au Cabaret-Vert mettent en scene un corps en mouvement, refractaire au foyer maternel de Charleville. La marche n'est pas simple deplacement : elle figure l'invention poetique elle-meme, comme le suggere le vers Petit-Poucet reveur, j'egrenais dans ma course / Des rimes
. La creation naisse du pas, du hasard, du contact avec la terre.
Le deuxieme motif est la denonciation de la guerre et du pouvoir. Le Dormeur du val, Le Mal, Rages de Cesars attaquent frontalement Napoleon III et l'ideologie militaire. Dans Le Mal, Rimbaud accuse le Dieu complice : Il est un Dieu qui rit aux nappes damassees / Des autels
. Le sacre est ici demasque comme instrument de classe, complice du massacre des cent mille hommes
.
Le troisieme motif est l'eveil sensuel, presque toujours associe a la nature. Sensation resume le programme : Par les soirs bleus d'ete, j'irai dans les sentiers, / Picote par les bles, fouler l'herbe menue
. La sensation immediate — piqure, fraicheur, vent dans les cheveux — remplace la meditation. C'est la, plus que dans les revoltes politiques, que se joue la rupture rimbaldienne : la poesie devient experience du corps avant d'etre discours sur le monde.