En septembre et octobre 1870, Arthur Rimbaud — adolescent de seize ans qui vient de fuguer deux fois de Charleville — confie à son ami Georges Izambard une liasse de poèmes copiés à la main. Ce recueil, connu aujourd'hui sous le nom de Cahier de Douai, frappe d'emblée par une énergie centrifuge : tout y pousse vers le dehors, vers l'ailleurs, vers l'ouverture. La liberté n'y est pas un motif décoratif ; elle est la force qui génère les images, structure les élans lyriques et donne à l'ensemble sa cohérence profonde. Rimbaud fait de la poésie le seul espace où l'affranchissement devient total.
Le recueil s'ouvre sur Ma Bohème, poème-manifeste où le locuteur se représente en vagabond heureux, les poches trouées, marchant sous les étoiles. Le vers Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées
(Ma Bohème, v. 1) installe dès la première ligne une posture de rupture : les poches vides signalent le refus de l'économie bourgeoise, et la démarche — « m'en allais » — est déjà une fuite. Mais ce départ n'est pas une errance misérable ; il est ressenti comme une plénitude, puisque le poète se dit idéal
et féal
à son art. La fugue physique double donc une émancipation esthétique : marcher, c'est déjà écrire.
Cette liberté de mouvement trouve dans la nature un espace complice. Dans Sensation, le poète anticipe des promenades à travers champs, laissant le vent lui baigner la tête vaste
(v. 3), sans penser à rien — surtout pas à une femme ou à une gloire mondaine. La nature n'est pas ici décor romantique ; elle est condition de l'oubli de soi, dissolution des contraintes identitaires. Le futur employé dans ce poème (j'irai
, je sentirai
) transforme la liberté en programme existentiel. De même, dans Au Cabaret-Vert, la halte de l'errant dans une auberge flamande est célébrée avec une sensualité gourmande qui dit le bonheur simple du corps libéré de tout itinéraire imposé.
La liberté dans le Cahier de Douai passe aussi par la contestation frontale des pouvoirs — politique, militaire, religieux. Le Mal dénonce un Dieu indifférent aux soldats qui meurent par milliers, pendant que les rois font avec leurs dépenses railleuses
l'aumône à leurs sujets (v. 13-14). L'ironie est acérée : la liberté est ici ce dont on prive les hommes au nom d'un ordre sacré que Rimbaud refuse. Dans Le Châtiment de Tartufe, c'est l'hypocrisie cléricale qui est visée, avec une verve satirique qui refuse tout respect institutionnel. Ces poèmes montrent que la liberté rimbaldienne est aussi politique : être libre, c'est refuser de se soumettre aux récits légitimateurs du pouvoir.
La tension la plus féconde du recueil est peut-être celle-ci : la liberté physique reste toujours partielle — Rimbaud est rattrapé par la gendarmerie, renvoyé chez sa mère. Seule la poésie offre un espace d'affranchissement sans retour forcé. Dans Roman, la légèreté amoureuse d'un soir de juin est captée dans une forme si maîtrisée qu'elle échappe au temps. La liberté devient alors formelle : couper les chevilles des alexandrins, mêler les registres, faire entrer la rue et l'argot dans le poème. C'est en cela que le Cahier de Douai annonce le Rimbaud futur : la liberté comme horizon poétique, c'est l'ambition de refaire la langue elle-même.