Le Cahier de Douai, composé à l'automne 1870 par un Rimbaud de seize ans, ne se contente pas de célébrer la nature ou l'errance : il porte une offensive frontale contre la religion catholique et ses représentants. Loin d'être un ornement provocateur, cette critique constitue le socle d'une posture poétique neuve — celle d'un sujet qui se construit en refusant toute tutelle transcendante.
Le poème À la musique installe d'emblée un regard satirique sur la bourgeoisie provinciale de Charleville, dont le clergé fait pleinement partie. Rimbaud y brosse des notaires sur les bancs
côtoyant des hommes d'Église, tous figés dans leur autosatisfaction dominicale. Le décor de la place publique devient un tableau où le sacré se dissout dans la médiocrité sociale : le curé et le bourgeois partagent le même banc, la même pesanteur. La religion n'est plus vécue comme intériorité spirituelle, mais comme code mondain.
C'est dans Le Mal que la critique atteint son acmé blasphématoire. Face aux champs de bataille jonchés de cadavres — le contexte de la guerre franco-prussienne de 1870 est directement convoqué —, Dieu rit tandis que les mères se plient dans leur vieux bonnet noir
. Rimbaud retourne ensuite l'image vers l'institution : un centime que l'on pose sur l'autel, rimes, hosannah
, suffit à acheter une messe. Le geste liturgique est réduit à une transaction marchande, et le prêtre à un prestataire de service. Le poème refuse toute consolation métaphysique : Dieu n'intervient pas, l'Église encaisse. Cette démystification place la religion du côté de la complicité avec la violence du monde, non de son remède.
Dans Vénus Anadyomène et surtout dans Mes petites amoureuses, la critique religieuse se déplace vers la morale chrétienne du corps. Rimbaud exhibe la chair avec une brutalité calculée pour heurter la pudeur bourgeoise-cléricale. Le désir adolescent devient une arme antiascétique : affirmer le corps, c'est contester le discours ecclésiastique qui le soumet à la faute et à la pénitence. Roman, poème en quatre parties, pose quant à lui l'ivresse des sens comme seul viatique valide à dix-sept ans — âge où l'on n'est pas sérieux
, c'est-à-dire pas encore soumis aux normes religieuses et sociales de l'âge adulte.
La critique du clergé dans le Cahier de Douai déborde la simple posture anticléricale héritée du XIXe siècle. Elle est structurellement liée aux autres grands thèmes du recueil : la révolte contre la famille (le prêtre et la mère forment un même bloc d'autorité dans Les Poètes de sept ans), le désir d'errance (l'Église fixe, la route libère), et l'ambition poétique elle-même. En destituant Dieu de toute autorité morale, Rimbaud ouvre la place à une autre voix souveraine — celle du poète. Le refus du sacré institué est ainsi le geste inaugural par lequel une subjectivité poétique radicalement moderne prend possession d'elle-même.