Le Cahier de Douai, recueil de vingt-deux poèmes composés par Arthur Rimbaud entre août et octobre 1870, alors qu'il n'a que seize ans, s'ouvre sur une fugue. Le premier poème, « Ma Bohème », pose d'emblée la figure d'un adolescent qui marche, les poches trouées, sous les étoiles — image qui n'est pas anecdotique mais programmatique : l'errance y devient la condition même de l'acte poétique.
« Ma Bohème » installe l'errant dès son premier vers dans un mouvement irréversible : Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées ;
(Ma Bohème). Le participe présent implicite et le verbe « aller » conjugué à l'imparfait de durée signalent une marche sans début ni fin assignables. La pauvreté matérielle — les poches « crevées » — n'est pas vécue comme une honte mais comme une liberté conquise : ce que le poète perd en confort, il le gagne en disponibilité sensorielle. Le poème se clôt sur une image d'écriture nocturne, les étoiles servant de rime au front pensif, signe que le mouvement du corps engendre directement le mouvement du vers.
L'errance n'est pas simplement une posture romantique héritée : elle est chez Rimbaud le dispositif qui rend la perception possible. Dans « Sensation », le poème d'ouverture du cahier, la marche estivale à travers les blés et les herbages produit un effacement du moi au profit d'une fusion avec le monde : Je ne parlerai pas, je ne penserai rien : / Mais l'amour infini me montera dans l'âme,
(Sensation). Le silence intérieur n'est atteint qu'en marchant ; la vision — « l'amour infini » — surgit non du recueillement statique mais du déplacement. La route est ainsi le lieu d'une expérience quasi mystique que le cabinet d'étude ne pourrait offrir.
Ce motif se charge d'une dimension politique dès lors qu'on le rapproche des figures d'autorité que le recueil met en scène. Dans « Le Dormeur du val », le soldat gît immobile, définitivement arrêté par la mort — immobilité tragique que la nature tente vainement de bercer. L'opposition entre le marcheur vivant et le corps figé du soldat est saisissante : l'errance devient synonyme de vie, et l'arrêt — imposé par la guerre, par l'État, par le « sieur Badinguet » que les poèmes satiriques visent nommément — synonyme de mort ou de soumission. Refuser de s'arrêter, c'est refuser l'ordre.
L'absence de foyer traverse tout le recueil comme un leitmotiv. Dans « Au Cabaret-Vert », Rimbaud décrit avec jubilation son arrivée dans une auberge après huit jours de marche, les brodequins éraflés : Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines / Aux cailloux des chemins.
(Au Cabaret-Vert). La déchirure des chaussures est ici une marque d'honneur, preuve tangible du chemin parcouru. Nulle nostalgie d'un chez-soi ; seule compte l'halte provisoire, le verre de bière, la serveuse aux yeux vifs — autant d'instants saisis dans leur fugacité par un regard que l'errance a rendu aigu.
La figure du poète en errance dans le Cahier de Douai n'est donc pas un simple décor biographique — les fugues réelles de Rimbaud vers Bruxelles et Douai. Elle est la thèse esthétique du recueil : seul celui qui n'appartient à aucun lieu, à aucune classe, à aucune institution peut percevoir le monde tel qu'il est et le dire autrement. L'errance fonde une poétique du seuil, où chaque poème est lui-même une halte avant un nouveau départ.