Le Cahier de Douai (1870), recueil de vingt-deux poèmes composés par Arthur Rimbaud entre ses quinze et seize ans, n'est pas le simple carnet d'apprentissage d'un adolescent précoce. C'est un texte habité par une colère cohérente, qui cible tour à tour l'Église, la bourgeoisie provinciale, l'État en guerre et les conventions du lyrisme romantique. La révolte n'y est pas une posture : elle est la condition d'existence de la voix poétique elle-même.
Dès « À la musique », poème où Rimbaud décrit les notables de Charleville réunis place de la Gare le dimanche soir, la satire est sans pitié. Les « rentiers à lorgnons » et les « épiciers retraités » sont épinglés dans leur médiocrité satisfaite, tandis que le poète s'affirme en retrait, observateur moqueur qui « vole des bêtises » aux jeunes filles distraites. L'ironie creuse un écart radical entre le monde en place et celui qui le regarde. Ce regard oblique — complice et subversif — est la première forme de révolte que Rimbaud met en scène.
« Les Poètes de sept ans » pousse la contestation dans l'espace intime de l'enfance. Le jeune garçon du poème supporte la piété de sa mère en dissimulant un dégoût profond : sa petite âme
est déjà ailleurs, dans des rêveries de fuite et d'impureté. L'hypocrisie religieuse n'est pas seulement critiquée de l'extérieur — elle est vécue comme une violence intérieure que l'enfant apprend à contourner pour survivre.
Le contexte de la guerre franco-prussienne de 1870 traverse plusieurs poèmes et radicalise la révolte. « Le Mal » constitue l'attaque la plus directe contre l'ordre politique et religieux conjointement. Le sonnet oppose le massacre des soldats — « crachant le sang », « ri[ant] à la mitraille » — à l'indifférence de Dieu, endormi « dans sa velours » pendant que les mères pleurent. L'image du « Dieu qui rit aux nappes damassées » est une sacrilège calculée : elle nie le secours divin au moment précis où les corps tombent. La révolte contre la guerre devient ici révolte contre la transcendance elle-même.
« Ma Bohème » et « Roman » donnent à la révolte sa dimension existentielle. Fuir — sur les routes, loin du foyer maternel, loin de l'école — est un acte politique autant qu'une aventure lyrique. Dans « Ma Bohème », le je
marche les poches trouées, le manteau troué, mais sous un ciel plein d'étoiles
, et ce dénuement est revendiqué comme une richesse. L'errance n'est pas une déroute : c'est le refus concret de toute sédentarité bourgeoise, de toute insertion dans l'ordre productif et moral.
La contestation de l'ordre établi ne se limite pas aux cibles sociales : elle s'exerce aussi contre les modèles poétiques hérités. Rimbaud détourne les formes canoniques — le sonnet, l'ode — pour y introduire des registres bas, des corps concrets, des images violentes. « Vénus Anadyomène » prend le contre-pied de l'idéalisation traditionnelle du corps féminin en décrivant avec une précision quasi médicale un corps vieilli et disgracieux. Le dernier vers, qui désigne une « ulcère à l'anus », transforme la chute du sonnet en gifle anti-idéaliste. Le beau attendu est sabordé pour mieux affirmer que la poésie nouvelle ne décorera plus rien.
Ainsi, dans le Cahier de Douai, la révolte n'est pas un thème parmi d'autres : c'est le principe organisateur du recueil entier. Elle donne sa cohérence à des poèmes en apparence disparates, en les unissant autour d'un même geste — refuser, déplacer, renverser. Et c'est précisément parce que Rimbaud révolte simultanément le sujet, le corps et le vers que cette œuvre de jeunesse préfigure déjà une modernité radicale.