Le Cahier de Douai n'est pas un recueil au sens strict : il s'agit de deux liasses de poemes que Rimbaud, adolescent fugueur de Charleville, remet en octobre 1870 a Paul Demeny, jeune poete rencontre chez Georges Izambard, son professeur de rhetorique. La voix qui parle est celle d'un « je » lyrique tour a tour vagabond, revolte, sensuel et satirique, souvent confondu avec le poete lui-meme. Les poemes sont composes entre mars et octobre 1870, dans le contexte de la chute du Second Empire et de la guerre franco-prussienne, entre Charleville, les routes des Ardennes et Douai. Le ton oscille entre l'ivresse juvenile de la liberte, la tendresse pour les humbles, l'ironie mordante contre les bourgeois et l'indignation politique. L'ordre suivi ici est celui, generalement retenu par les editeurs, des vingt-deux poemes remis a Demeny.
Le recueil s'ouvre sur un poeme de facture encore tres traditionnelle, publie des janvier 1870 dans la Revue pour tous. Deux enfants orphelins s'eveillent dans une chambre froide un matin de Nouvel An. Ils cherchent en vain les etrennes que leur mere disparue ne pourra plus leur offrir. Rimbaud, encore marque par l'influence de Francois Coppee et de Victor Hugo, exploite le pathetique de l'enfance abandonnee. Le poeme installe deja une opposition, centrale dans le cahier, entre la chaleur du foyer perdu et le froid du monde exterieur.
Avec Sensation, date de mars 1870, Rimbaud passe brutalement a une poesie du corps et du desir de fuite. Le poete imagine des soirs d'ete ou il s'en ira par les sentiers, laissant le vent baigner sa tete nue. L'infinitif j'irai
ouvre un horizon de liberte qui parcourt tout le cahier. Soleil et chair, long poeme mythologique adresse a Venus, celebre une nature paienne et sensuelle contre le christianisme etriquee. Rimbaud y regrette l'age d'or antique ou l'homme croyait en Astarte et vivait nu dans la lumiere.
Le poeme Ophelie reprend le motif shakespearien de la jeune fille noyee qui derive sur la riviere depuis mille ans. Rimbaud y developpe une meditation sur la folie visionnaire : Ophelie est morte d'avoir entrevu la liberte et l'infini. Bal des pendus, inspire de Villon et de la danse macabre medievale, met en scene des squelettes que Satan fait danser au gibet, dans un rire grincant qui denonce en filigrane la violence des pouvoirs. Le Chatiment de Tartufe attaque l'hypocrisie religieuse : un devot est surpris et humilie, sa soutane arrachee revelant sa nudite honteuse. Avec Le Forgeron, Rimbaud donne la parole a un ouvrier qui, aux Tuileries, apostrophe Louis XVI. Le forgeron incarne le peuple souverain qui reclame le pain et la dignite. Ce poeme temoigne des sympathies republicaines et deja quasi communardes du jeune Rimbaud.
Dans Morts de Quatre-vingt-douze, sonnet compose en juillet 1870, Rimbaud oppose les soldats revolutionnaires de l'an II, morts pour la liberte, aux bonapartistes contemporains qui osent invoquer leur memoire. L'indignation eclate dans une apostrophe directe aux Messieurs de Cassagnac
, journalistes imperiaux. A la musique, sous-titre Place de la gare, a Charleville, croque avec une ironie feroce les bourgeois de province qui viennent ecouter la musique militaire un jeudi soir. Le notaire, le rentier, l'epicier defilent sous la plume acide de l'adolescent, tandis que le poete, en marge, guette les jeunes filles et savoure sa difference.
Venus Anadyomene est un sonnet parodique qui inverse le mythe de la naissance de Venus. La deesse sortant de l'eau devient ici une femme grasse et laide, marquee par un ulcere a l'anus. Rimbaud demystifie violemment l'ideal feminin classique. Premiere soiree, ton leger et badin, raconte une scene galante entre le poete et une jeune fille dont il baise la cheville puis le sein, dans une chambre eclairee par les rayons du soir. Les Reparties de Nina est un dialogue amoureux : le poete tente d'entrainer Nina dans une echappee champetre, decrivant longuement les joies d'une vie rustique a deux, mais la jeune fille conclut, prosaique, par une question sur son bureau. La chute brise la reverie et souligne l'incompatibilite entre l'imagination poetique et le reel bourgeois. Les Effares montre cinq petits enfants agenouilles dans la neige devant le soupirail d'un boulanger, fascines par le pain chaud qu'ils ne mangeront pas. La compassion sociale s'y exprime sans sentimentalisme, par la seule justesse du regard.
Roman, en quatre parties, met en scene un adolescent de dix-sept ans qui, un soir de juin, tombe amoureux d'une jeune fille apercue sous un reverbere, avant que l'histoire ne se defasse comme un jeu. Le poeme thematise l'inconstance amoureuse et l'ironie du poete envers ses propres emois : On n'est pas serieux, quand on a dix-sept ans
. Le Mal est un sonnet de revolte contre la guerre : pendant que les rois rient et que Dieu s'endort dans les nappes damassees, les soldats meurent par milliers dans les herbes. La construction en une seule phrase et le contraste entre les puissants et les victimes concentrent l'accusation. Rages de Cesars represente Napoleon III captif apres Sedan, ruminant son echec sous les yeux d'un compere en habit noir. Le tyran est reduit a une figure grotesque et solitaire. Reve pour l'hiver, sonnet dedie a Elle
, imagine un voyage en wagon rose avec une bien-aimee, dans une intimite protegee du monde exterieur. La tendresse rare y perce, teintee d'humour. Le Dormeur du val, sonnet celebre compose en octobre 1870, decrit un jeune soldat couche dans l'herbe, apparemment endormi. La chute revele qu'il a deux trous rouges au cote droit
: il est mort. Le contraste entre la douceur du paysage et la brutalite du meurtre denonce la guerre sans discours. Au Cabaret-Vert et La Maline forment un diptyque des fugues d'octobre 1870. Le poete, apres huit jours de marche, s'installe dans une auberge belge, commande jambon, tartines et biere, et savoure le repos. Dans La Maline, une servante espiegle vient troubler le repas d'un baiser furtif sur la joue. Ces sonnets peignent le bonheur simple du vagabond, loin des salons.
L'Eclatante Victoire de Sarrebruck tourne en derision une gravure de propagande imperiale. Napoleon III y est represente en couleurs criardes, entoure de soldats grotesques qui l'acclament, tandis que la realite militaire est une debacle. La distance ironique entre l'image officielle et la deroute reelle nourrit la satire. Le Buffet evoque un vieux meuble familial charge de linges jaunis, de medaillons et de meches de cheveux. L'objet devient depositaire d'une memoire domestique que le poete regarde avec une tendresse melancolique, avant de le quitter. Ma Boheme, sonnet final sous-titre Fantaisie, condense l'ideal rimbaldien de la fugue : les poings dans les poches crevees, le paletot devenu ideal, le poete marche sous le ciel, rime au milieu des ombres fantastiques et pince les elastiques de ses souliers blesses comme les cordes d'une lyre. Le poeme se referme sur l'image d'un adolescent qui a fait de l'errance meme sa poesie.
Chronologiquement, le Cahier de Douai retrace ainsi le passage rapide d'un Rimbaud imitateur des Parnassiens et de Hugo a un poete deja singulier, capable de melanger satire politique, sensualite, compassion sociale et reverie vagabonde. Les vingt-deux poemes preparent, par leurs audaces de vocabulaire et de ton, la rupture radicale qu'annonceront quelques mois plus tard les Lettres du voyant et Le Bateau ivre.