Dans le Cahier de Douai (1870), recueil composé par Arthur Rimbaud à l'âge de seize ans, le poème « Ophélie » occupe une place inaugurale et programmatique. Rimbaud s'empare de la figure empruntée à Hamlet de Shakespeare — jeune femme qui, brisée par la folie et le deuil, se noie dans une rivière — pour en faire bien plus qu'un simple hommage littéraire. Ophélie devient ici le personnage-symbole d'une poétique tout entière.
Dès le premier vers, Rimbaud impose une image saisissante : Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles / La blanche Ophélia flotte comme un grand lys
(I, 1-2). La blancheur d'Ophélie tranche violemment sur le noir de l'eau, instaurant d'emblée une opposition entre pureté et obscurité qui structure tout le poème. Elle n'est pas décrite comme un cadavre — elle « flotte », elle « dort », elle appartient encore au monde du vivant et du rêve. Cette première présentation physique est donc moins un portrait réaliste qu'une icône : Ophélie est une vision, une apparition que le monde ne mérite pas de retenir.
Ce qui distingue profondément l'Ophélie de Rimbaud, c'est sa vie intérieure débordante. Elle entend les voix de la nature — la Nature la berçait avec ses arbres doux
(II, 5) —, elle perçoit ce que les autres ignorent. Rimbaud lui prête une sensibilité quasi mystique, une capacité à communier avec le monde invisible qui fait d'elle une figure de poète avant tout. Sa folie n'est pas dégradation : c'est le signe d'une lucidité supérieure, insupportable à ceux qui l'entourent. Sa motivation profonde est le désir d'absolu, cette soif d'infini que Rimbaud revendiquera lui-même comme moteur de sa « voyance ».
La troisième partie du poème révèle la cause réelle de la chute d'Ophélie : C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle, / Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux !
(III, 5-6). L'homme — Hamlet — est désigné comme responsable de sa perte. Ophélie n'a pas sombré seule ; elle a été abandonnée par celui qui aurait dû la comprendre. Cette évolution de la figure — de la rêveuse flottante à la victime désignée — permet à Rimbaud de critiquer une masculinité qui détruit ce qu'elle ne sait pas aimer.
Ophélie concentre plusieurs tensions fondamentales du Cahier de Douai : la beauté menacée par la laideur du réel, le rêve écrasé par la violence sociale, la féminité sacrifiée par un ordre masculin indifférent. Plus encore, elle incarne l'idéal poétique lui-même — fragile, lumineux, condamné à dériver sans ancrage possible. En choisissant d'ouvrir son recueil sur ce personnage, Rimbaud pose une déclaration d'intention : la poésie sera du côté des noyées, des incompris, de ceux que le monde laisse glisser sur l'eau noire.