Dans le Cahier de Douai, recueil composé par Arthur Rimbaud à l'automne 1870 alors qu'il n'a que seize ans, « Le Dormeur du val » présente un personnage unique et sans nom : un jeune soldat allongé dans un écrin de nature, apparemment endormi. Ce personnage n'a pas de voix, pas d'histoire racontée, pas de relation avec d'autres figures du poème — et c'est précisément cette absence qui fait sa force.
La première présentation du soldat joue entièrement sur l'illusion. Rimbaud le décrit comme un enfant blotti dans la nature, baigné de lumière et de verdure. Dans le premier quatrain, il est un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue
(v. 5), détails qui évoquent la vulnérabilité et l'innocence plutôt que la vaillance guerrière. La bouche ouverte suggère un sommeil profond, presque enfantin ; la tête nue renforce l'image d'un être sans défense, dépouillé de tout attribut militaire. Rimbaud installe délibérément un décor pastoral — un petit val qui mousse de rayons
(v. 1) — pour mieux faire sentir le contraste à venir.
Le soldat n'a aucune vie intérieure accessible : il ne pense pas, ne parle pas, ne souffre pas en apparence. Cette vacuité n'est pas un manque de la part du poète, c'est un choix interprétatif fort. En effaçant toute psychologie, Rimbaud fait du soldat une figure universelle — n'importe quel jeune homme, n'importe quelle guerre. Le vers Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
(v. 13) concentre toute l'ambiguïté du poème : la posture est celle du repos, presque de la prière, mais la main sur la poitrine prépare discrètement la révélation finale. Il ne rêve pas, il ne souffre pas : il est, tout simplement — et c'est cette neutralité qui rend le dénouement insupportable.
L'évolution du personnage est celle d'une illusion qui se défait. Tout le poème construit une lecture apaisée pour mieux la détruire au dernier hémistiche : il a deux trous rouges au côté droit
(v. 14). La brutalité du mot « trous », coupant et court, tranche avec la douceur du vocabulaire employé jusque-là. Ce vers unique constitue la seule évolution du personnage — non pas une transformation, mais une révélation : il était mort depuis le début. Rimbaud retourne ainsi toute la logique narrative du poème.
Le soldat du « Dormeur du val » n'entretient de relation avec aucun autre personnage, ni dans ce poème ni dans le recueil. Cet isolement radical est signifiant : personne ne veille sur lui, personne ne le pleure dans le cadre du poème. La nature, elle, l'entoure et le berce — La nature, berce-le chaudement : il a froid
(v. 11) — mais cette tendresse est ironique, presque cruelle, puisqu'elle s'adresse à un mort. Rimbaud, composant ce texte en pleine guerre franco-prussienne de 1870, fait de ce soldat anonyme le représentant de tous les jeunes hommes broyés par les conflits que les adultes décident. Le personnage ne sert pas une intrigue : il sert une dénonciation.