Le Cahier de Douai, composé en 1870 par un Rimbaud de seize ans au moment où les armées prussiennes envahissent la France, n'est pas un recueil de guerre au sens épique du terme. C'est précisément l'inverse : un démontage méthodique de la gloire militaire, conduit à hauteur d'homme, à hauteur de corps abîmés et de familles dévastées. La guerre y fonctionne comme révélateur — elle expose la brutalité d'un ordre social que le jeune poète refuse de toutes ses forces.
Rimbaud introduit la guerre non par les batailles mais par leurs victimes. Dans Le Dormeur du val, un soldat est allongé dans un cadre bucolique — « un petit val qui mousse de rayons » — et le lecteur croit d'abord à un dormeur paisible avant que les deux derniers mots, « deux trous rouges », ne révèlent la mort par balle. Le procédé est délibéré : le poème retarde l'information mortelle pour rendre le choc insupportable. La nature idyllique ne console pas ; elle accuse. Ce contraste violent entre beauté du décor et réalité de la blessure constitue une critique implicite de tout discours qui masque la mort sous le vernis héroïque.
Ce n'est jamais l'officier ni le stratège que Rimbaud met en scène, mais le soldat anonyme, la veuve, le conscrit. Dans Rages de Césars, il retourne le regard vers Napoléon III — « L'Homme pâle, le long des pelouses, / Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents » — et peint un empereur défait, prisonnier de Wilhelmshöhe après Sedan. Si le poème s'attarde sur le souverain, c'est pour mieux mesurer l'écart entre sa vanité persistante et le peuple qu'il a conduit au désastre. La défaite du chef renvoie à la catastrophe collective qu'il a engendrée.
Dans Le Mal, l'attaque est frontale. Pendant que « crache, que le fer rouge, / Toute la nuit, en feux, en cris, en clameurs » ravage les hommes, Dieu « rit aux nappes damassées des autels » — image d'une complicité divine avec le pouvoir qui envoie le peuple mourir. La rime entre les corps déchiquetés et la richesse ecclésiastique fait de la guerre le symptôme d'une alliance obscène entre religion, politique et mort de masse.
La guerre structure aussi l'errance biographique qui traverse le recueil. Les fugues de Rimbaud en 1870 — vers Charleroi, vers Douai — se superposent à un paysage de routes encombrées de soldats en déroute et de réfugiés. Dans Ma Bohême, la liberté du vagabond poète s'affirme dans un contexte de débâcle nationale : partir à pied, les poings dans les poches trouées, c'est refuser la mobilisation, au sens propre comme au sens figuré. La guerre fournit au jeune homme les conditions de sa désertion symbolique de la société bourgeoise.
Le thème de la guerre ne se réduit pas à une dénonciation conjoncturelle. Il est la matrice à partir de laquelle Rimbaud construit sa posture de poète-révolté. En montrant que la société sacrifie son peuple au nom d'abstractions — la gloire, Dieu, l'Empire — il légitime la rupture radicale avec toutes les valeurs héritées. Les ravages de 1870 ne sont pas un sujet parmi d'autres dans le Cahier de Douai : ils sont la preuve par l'horreur que le monde tel qu'il est mérite d'être refait — et que la poésie a pour tâche de dire cette nécessité.