Le Cahier de Douai, recueil composé par Arthur Rimbaud à l'automne 1870, alors qu'il n'a que seize ans, porte la marque d'une double rupture : rupture avec Charleville, ville provinciale étouffante, et rupture avec toute autorité — maternelle, scolaire, morale. Dans ce contexte de fugue intérieure et réelle, la nature n'est pas un simple ornement romantique ; elle fonctionne comme un espace de substitution affective et comme une véritable interlocutrice qui donne au poète sa légitimité. C'est cette relation que le recueil construit poème après poème, en faisant de la nature à la fois un refuge contre le monde des adultes et le premier miroir de la vocation poétique.
La nature s'impose d'emblée comme l'envers exact de la civilisation contraignante. Dans Sensation, poème d'ouverture du recueil, le je lyrique projette une marche estivale où il « ira dans les sentiers » et se laissera « piquer par les blés » — une immersion physique, presque animale, dans un monde végétal qui s'oppose point par point à la salle de classe et à la chambre maternelle. La sensation corporelle y remplace toute règle abstraite : le poème dit l'ivresse d'un corps libéré plutôt qu'une idée construite. Dans Ma Bohème, le vagabond poétique marche « les poings dans mes poches crevées » (v. 1), dénué de tout bien matériel, mais cette pauvreté n'est pas vécue comme une humiliation — la nature l'absorbe et le nourrit symboliquement. Le « Petit-Poucet rêveur » (v. 9) que Rimbaud se dit être n'est perdu nulle part : les étoiles « faisaient un doux frou-frou » (v. 10), elles deviennent un tissu familier, presque maternel, qui remplace la mère réelle.
Le motif va plus loin que le simple refuge : la nature parle au poète, lui adresse des signes, l'initie. Dans Le Dormeur du Val, la nature est d'abord décrite comme une puissance accueillante — « un petit val qui mousse de rayons » (v. 1), les « herbes » et la « lumière » semblent veiller sur le soldat allongé. Cette tendresse naturelle rend d'autant plus violent le retournement final : la nature n'a pas pu protéger le jeune homme des « deux trous rouges au côté droit » (v. 14). La nature n'est donc pas toute-puissante, mais son rôle d'accompagnatrice en fait le révélateur de l'horreur humaine — sans elle, la guerre resterait abstraite. Dans Au Cabaret-Vert, c'est encore l'espace naturel, la lumière et la chaleur simple d'une auberge ouverte sur l'extérieur, qui signe la réconciliation du corps avec le monde après une longue marche dans « la grande nature ».
La nature fonctionne enfin comme condition de possibilité du poème lui-même. Dans Roman, les « tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin » (v. 1) déclenchent l'état amoureux et poétique : la sensation olfactive est le premier geste de l'écriture. Rimbaud établit ainsi une chaîne nature → sensation → poème, qui court tout au long du recueil et préfigure la théorie du « dérèglement de tous les sens » qu'il formulera dans la Lettre du Voyant en 1871. La nature n'est pas décrite de l'extérieur : elle traverse le corps du poète et en ressort transformée en vers.