Le Cahier de Douai (1870), recueil de vingt-deux poèmes composés par Rimbaud entre seize et dix-sept ans, n'est pas un simple carnet d'apprentissage : c'est un laboratoire où l'amour et le désir adolescent servent de matière première à une poétique de l'intensité. Loin du sentimentalisme convenu, Rimbaud fait du désir un vecteur de connaissance — du monde, du corps, du temps — et en fait le moteur secret de toute l'œuvre.
Le désir rimbaldien naît d'abord d'une perception aiguisée du corps et du paysage. Dans Sensation (premier poème du recueil), le poète projette une promenade estivale comme expérience totale : Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers, / Picoté par les blés, fouler l'herbe menue
(v. 1-2). Le verbe « picoté » est révélateur : la nature n'est pas un décor romantique mais une surface de contact qui pique, qui touche, qui éveille. Le désir ici ne vise pas un objet précis — aucune femme nommée, aucun visage — mais une sensation de fusion avec le vivant. L'amour adolescent chez Rimbaud commence par là : une hypersensibilité au monde qui déborde toute cible amoureuse définie.
Quand la figure féminine apparaît, elle oscille entre tendresse idéalisante et regard franchement charnel. Les Reparties de Nina met en scène un dialogue espiègle entre deux jeunes gens où le locuteur détaille avec une précision presque impertinente la beauté de sa compagne : Ta gorge vers / Brille sous le voile d'automne
— la chair perçue à travers le tissu, le désir aiguisé par l'obstacle. Mais Nina refuse et ramène la rêverie au sol : son « Et mon bureau ? » final brise l'élan lyrique avec une ironie grinçante. Rimbaud ne glorifie pas le désir sans le confronter au réel qui lui résiste ; c'est précisément cette résistance qui le rend vivant.
Dans Roman, le registre change : le poème adopte un ton presque badaud, presque moqueur de sa propre jeunesse. Le refrain On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans
(v. 1) instaure une distance ironique, mais celle-ci est feinte — le poète se regarde aimer avec un amusement qui ne dissout pas l'émotion. La jeune femme entrevue sous les tilleuls devient un prétexte à rêver : le désir est ici moins tourné vers l'autre que vers l'image que l'on s'en fait, révélant la dimension introspective de l'amour adolescent.
Ce qui donne au thème sa profondeur, c'est son articulation constante avec la conscience du temps qui passe. Dans À la musique, les bourgeois oisifs contrastent avec la vitalité du désir juvénile : le regard du poète sur les « épouses dont les yeux font des infidélités » (v. 19) mêle désir et lucidité sociale. L'amour n'est jamais pur chez Rimbaud : il est toujours traversé par un contexte — la province étouffante, la médiocrité ambiante — contre lequel le désir adolescent s'affirme comme forme de révolte.
Cette urgence culmine dans Sensation, où le futur des verbes — « j'irai », « je sentirai » — inscrit le désir dans un mouvement sans fin ni résolution. L'amour adolescent du Cahier de Douai n'est pas nostalgique : il est tendu vers l'avant, brûlant précisément parce qu'il sait, confusément, qu'il ne durera pas. C'est cette conscience précoce de l'éphémère qui transforme le désir en force poétique et fait de ces poèmes de jeunesse bien plus qu'un exercice de style.