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Cahier de Douai
Symbolisme Poème Bac Section 15 / 16

Le temps et la nostalgie de l'enfance

Thèmes & motifs · Arthur Rimbaud
Claire Beaumont
4 min de lecture · 26 August 2026

Le Cahier de Douai, recueil composé par Arthur Rimbaud à l'automne 1870, alors qu'il n'a que seize ans, porte en lui une tension paradoxale : un adolescent y chante l'enfance comme si elle était déjà révolue. Ce geste — regarder en arrière depuis un âge où l'on est encore jeune — n'est pas simple nostalgie. Il fonctionne comme un acte poétique et politique : la perte de l'innocence légitime la rupture avec le monde des adultes, avec la province étouffante, avec la guerre franco-prussienne qui ravage le pays. Le temps passé n'est donc pas un refuge ; c'est une arme.

L'enfance comme horizon déjà lointain

Dès « Sensation », poème liminaire du recueil, Rimbaud projette l'errance au futur — Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers — mais cette marche en avant est indissociable d'un désir de retour à un état primitif, presque prélinguistique, où la Nature absorberait le moi. La sensation pure évoquée ici renvoie à l'expérience enfantine du monde, antérieure à toute convention sociale. Le futur grammatical cache un fantasme régressif.

Dans « Ma Bohème », le poète se met en scène comme un enfant vagabond, les poings dans ses « poches crevées » (v. 1), son « paletot aussi devenait idéal » (v. 2). L'ironie de cette dégradation matérielle — le manteau troué élevé au rang d'idéal — dit l'enfance de la misère magnifiée par le souvenir. Rimbaud rejoue ici la figure du gamin libre que la société va bientôt contraindre.

La mère, figure du temps perdu

Le rapport au passé se cristallise souvent autour de la figure maternelle, absente ou menaçante. Dans « Les Étrennes des orphelins », deux enfants orphelins attendent au matin de Noël une mère qui ne reviendra pas. La description du lit vide — Le grand lit n'a pas l'air d'une personne absente (v. 9) — transforme un meuble domestique en monument funèbre. L'enfance y est d'emblée hantée par le manque ; la nostalgie est congénitale, elle ne porte pas sur un bonheur vécu mais sur un bonheur jamais advenu.

Le temps suspendu contre le temps historique

Plusieurs pièces du recueil sont datées de l'automne 1870, en pleine débâcle militaire française. Dans « Le Mal », Rimbaud oppose le massacre des soldats au silence de Dieu avec une violence froide : Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées / Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or (v. 9-10). Le présent historique est ici pur carnage ; la nostalgie de l'enfance devient alors refus du monde adulte qui a produit cette guerre. Se souvenir d'avant, c'est refuser l'ordre qui tue.

Dans « Roman », le poème joue sur l'âge avec une ironie lucide : On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans (v. 1, refrain). Rimbaud écrit cela à seize ans. L'enfance est déjà un passé qu'il observe depuis un écart minuscule mais suffisant pour la poétiser. Ce jeu temporel révèle la mécanique du recueil entier : l'adolescence se raconte elle-même comme si elle était finie, produisant une nostalgie à rebours, presque fictive.

La nostalgie comme élan, non comme repli

Ce qui distingue Rimbaud d'un romantisme mélancolique ordinaire, c'est que la nostalgie de l'enfance ne fige pas : elle propulse. Dans « Au Cabaret-Vert », le narrateur affamé qui commande du pain et du jambon n'est pas déprimé par son errance ; il est vivant, sensuel, présent. Le souvenir d'un état de liberté enfantine se traduit en appétit concret pour le monde. La perte n'est pas un deuil ; c'est le carburant d'une poésie qui veut tout, maintenant.

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