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Cahier de Douai
Symbolisme Poème Bac Section 7 / 16

La sensation (le voyageur rimbaldien) - Analyse du personnage

Personnages · Arthur Rimbaud
Claire Beaumont
3 min de lecture · 25 August 2026

Le Cahier de Douai (1870), recueil de vingt-deux poèmes composés par Arthur Rimbaud entre seize et dix-sept ans, ne met en scène aucun héros au sens narratif du terme. Ce qui circule d'un poème à l'autre, c'est moins un personnage qu'une posture : celle d'un moi en marche, dont l'identité se définit entièrement par ce qu'il perçoit. Ce voyageur-sensation est la clé de voûte du recueil.

Une silhouette définie par le mouvement

Le voyageur rimbaldien n'a ni visage précis ni passé raconté. Il se présente avant tout par son geste : marcher, partir, longer. Dans le poème liminaire Sensation, le locuteur annonce qu'il ira par les sentiers, que l'herbe fraîche lui mouillera les pieds, et qu'il ne parlera pas, ne pensera pas — il se laissera simplement « porter par la nature ». Cette triple négation (ne parler pas, ne penser pas, ne sentir pas la blessure de l'amour) vide le sujet de toute intériorité construite pour le réduire à une surface sensible. L'extérieur du personnage, c'est précisément son absence de contours fixes.

La sensation comme mode d'être, non comme plaisir

On serait tenté de lire ce voyageur comme un hédoniste insouciant. C'est une lecture trop confortable. Ce qui motive le moi rimbaldien n'est pas la recherche du plaisir, mais quelque chose de plus radical : la dissolution du moi dans le monde. Dans Ma Bohème, le poète s'écrit « heureux comme avec une femme », les pieds sous les étoiles, rimant au milieu de « fantastiques ombres ». L'image est euphémique mais révèle une ambition mystique : la marche est un état de grâce où le corps pense à la place de l'esprit. Dans Roman, à l'inverse, le même moi frôle l'amour romanesque — et la confrontation tourne court, comme si l'attachement à une personne précise trahissait la vocation sensorielle du personnage. La contradiction est là : le voyageur désire et fuit simultanément tout ce qui pourrait le fixer.

Une évolution par accumulation, non par rupture

Le recueil ne raconte pas une évolution psychologique au sens classique. L'arc du voyageur est plutôt une intensification. Les premiers poèmes (Sensation, Ophélie) posent la figure dans sa légèreté. À mesure qu'on avance, la tension monte : Le Mal et Rages de Césars introduisent une violence politique que le corps sensible doit absorber. Le voyageur ne vieillit pas, il s'élargit — sa peau devient plus perméable aux injustices du monde, à la laideur de la guerre, à la brutalité de l'Église. La sensation n'est plus seulement nature et beauté ; elle devient aussi indignation.

Un moi sans interlocuteur véritable

Les autres personnages du recueil — la femme entrevue dans Roman, les soldats tombés dans Le Mal, la figure christique malmenée — n'entrent pas en dialogue avec le voyageur. Ils sont des paysages humains. Cette absence de relation symétrique n'est pas un manque : elle confirme que le voyageur rimbaldien fonctionne comme un appareil récepteur, non comme un acteur social. Là réside l'originalité profonde du recueil : Rimbaud invente un sujet lyrique dont la force tient non à ce qu'il dit ou fait, mais à ce qu'il reçoit, enregistre et transforme en langue.

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