Le Cahier de Douai — recueil manuscrit composé par Arthur Rimbaud à l'automne 1870, alors qu'il n'a que seize ans — ne se présente pas comme un règlement de comptes familial. Et pourtant, la figure maternelle y rôde, discrète mais insistante, façonnant en creux la posture du poète en révolte.
Vitalie Rimbaud, dite « la Bouche d'Ombre » par son fils dans des lettres ultérieures, est une femme austère, autoritaire, profondément marquée par le rigorisme catholique et l'abandon de son mari. Cette réalité biographique n'est pas étrangère aux poèmes : elle explique pourquoi la tendresse maternelle n'apparaît presque jamais frontalement dans le recueil. Rimbaud ne la nomme pas ; il la contourne, ou la remplace.
Là où la mère réelle est froide et distante, le recueil multiplie les figures féminines de substitution, chaleur et sensualité comprises. Dans Ma Bohème, le poète vagabond se réfugie dans une rêverie solitaire où la nature elle-même joue un rôle enveloppant, presque maternel — les étoiles, le ciel, la route forment un cocon protecteur que la maison familiale ne saurait offrir. C'est précisément parce que la mère n'abrite pas que le dehors devient demeure.
Dans Au Cabaret-Vert, Rimbaud décrit avec une gourmandise presque enfantine la servante qui lui apporte du beurre et du jambon. La scène est apparemment anodine, mais la chaleur de cet accueil populaire — une femme qui nourrit, qui sourit, qui regarde — contraste implicitement avec l'atmosphère glacée du foyer maternel. La nourriture, ici, est aussi affective.
Le poème qui thématise le plus explicitement la figure maternelle est Les Étrennes des orphelins, poème d'ouverture du recueil. Deux enfants se réveillent le matin du jour de l'An et découvrent progressivement l'absence irréparable de leur mère, morte. Rimbaud y décrit le lit vide, le froid de la chambre, les petits souliers déposés devant la cheminée sans espoir de cadeau. La mère n'est pas représentée directement : elle est une lacune, un espace vide autour duquel s'organise toute la douleur du poème.
Ce choix est révélateur : même quand Rimbaud veut parler de la mère, il choisit de la faire disparaître. La figure maternelle se définit moins par ce qu'elle est que par ce qu'elle n'est plus, ou ce qu'elle n'a jamais été. L'orphelin du poème et le fuyard de Ma Bohème partagent la même privation fondamentale.
Dans Roman, le jeune homme de dix-sept ans qui s'échappe le soir pour rêver d'amour semble s'adresser implicitement à une instance réprobatrice — celle qui interdit, qui surveille, qui rappelle à l'ordre. Le ton badin du poème masque mal une légère provocation : affirmer qu'« on n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans » (vers 1), c'est aussi répondre par avance aux injonctions d'une mère qui, elle, ne prend que trop au sérieux la rigueur morale.
De façon plus générale, la révolte qui parcourt le Cahier de Douai — contre l'Église, contre la bourgeoisie, contre l'ordre établi — est indissociable du modèle maternel, puisque Vitalie Rimbaud incarne précisément ces trois instances. Contester l'une, c'est toujours, en filigrane, contester l'autre.
Il serait réducteur de ne voir dans cette représentation qu'un simple rejet. Plusieurs poèmes laissent transparaître une nostalgie douloureuse : le désir d'être aimé, d'être nourri, d'être accueilli — désir que les figures de substitution (la servante, la nature, la bohème) ne comblent qu'en partie. La figure maternelle dans le Cahier de Douai est ainsi prise dans une tension irrésolue : repoussée parce qu'insuffisante, mais secrètement réclamée parce qu'indispensable.