En août 1870, Arthur Rimbaud a seize ans et vit à Charleville, sous l'autorité stricte de sa mère. La guerre franco-prussienne vient d'éclater. Il monte clandestinement dans un train pour Paris sans acheter de billet de retour, est arrêté à la gare du Nord et incarcéré à la prison de Mazas pendant plusieurs jours, avant que son professeur et mentor Georges Izambard ne vienne le chercher et le ramène à Douai. C'est précisément dans cette ville, chez les tantes d'Izambard, que Rimbaud recopie ses poèmes dans ce qui deviendra le Cahier de Douai. L'événement n'est donc pas extérieur à l'œuvre : il en constitue le cadre biographique immédiat et en infléchit profondément le contenu.
La fugue transforme l'espace géographique en matière poétique. Dans Ma Bohême
, le poème conclusif du recueil, le poète se représente lui-même cheminant les poings dans les poches, les semelles trouées, récitant des vers sous les étoiles. L'image des « poches crevées » n'est pas seulement pittoresque : elle renvoie à la réalité concrète du jeune homme sans ressources qui a tenté de traverser la France. La route n'est pas idéalisée abstraitement — elle est vécue, et cette expérience corporelle donne aux vers une densité que la simple lecture des romantiques n'aurait pas suffi à produire.
De même, Sensation
, l'un des premiers poèmes du cahier, projette un « je » qui marche à travers les blés, heureux « comme avec une femme », indifférent à tout et à tous. Le bonheur du marcheur solitaire, affranchi des contraintes sociales et familiales, est ici formulé comme un programme existentiel autant que poétique. La fugue a rendu ce programme crédible : Rimbaud ne fantasme pas l'errance, il l'a éprouvée.
Mais la fugue se solde par un échec — l'arrestation, la prison, le retour forcé. Cette désillusion colore plusieurs poèmes du recueil d'une ironie grinçante à l'égard du monde des adultes et des institutions. Dans Le Mal
, Rimbaud dresse un tableau brutal de la guerre : des soldats meurent en masse tandis que Dieu rit dans les nappes d'autel dorées. Le jeune homme qui a traversé une France en guerre, qui a vu les gares militarisées et les affiches de mobilisation, écrit depuis une expérience directe du chaos et non depuis un cabinet de lecture.
Rages de Césars
prolonge cette veine : Napoléon III, vaincu à Sedan, est réduit à un homme « blême », prisonnier de sa propre défaite. Le ton est celui d'un adolescent qui a perdu ses illusions non sur un champ de bataille mais dans une cellule parisienne — et qui en fait payer le prix aux puissants.
Il faut souligner le rôle structurant d'Izambard dans ce moment. C'est lui qui récupère Rimbaud à Mazas, qui l'héberge à Douai et lui ouvre sa bibliothèque. Le séjour chez les tantes, offert comme récompense involontaire de la fugue, est précisément le temps pendant lequel Rimbaud recopie et finalise ses poèmes. Sans la fugue, pas d'arrestation ; sans l'arrestation, pas de retour par Douai ; sans Douai, pas de cahier. La forme même du recueil — ce manuscrit soigneusement transcrit, envoyé à Théodore de Banville — naît donc directement de l'aventure manquée.
Dans la lettre qu'il adresse à Izambard depuis Charleville peu après son retour, Rimbaud exprime une colère sourde contre sa mère et contre sa ville, tout en remerciant son professeur. Cette ambivalence — gratitude et révolte, dépendance et désir d'émancipation — traverse les poèmes du cahier et leur confère une tension qui dépasse largement l'exercice scolaire.
Ce que la fugue apporte au Cahier de Douai, c'est avant tout une autorité du sujet parlant. Rimbaud n'écrit plus depuis la chambre de Charleville en imitant les Parnassiens : il écrit depuis un corps qui a marché, faim, dormi dans un train, été enfermé. Cette incarnation donne à des poèmes comme Au Cabaret-Vert
— où le narrateur commande du pain, du jambon et du beurre avec un appétit précis et joyeux — une vérité du détail qui tranche avec la poésie abstraite de l'époque. Le beurre est du beurre, le pain est du pain : la fugue a appris à Rimbaud à regarder les choses.